Wisconsin

Bien sur, c’est difficile de tourner la page. Bien sur on s’est attachés, on a quand même passé pas mal de temps ensemble. Trente, trente-cinq ans ? Cinq ou six jours ?

Bill, c’est un petit bonhomme plein de rêve et d’imagination, amoureux de la nature et de ses créatures, le cœur bon, l’âme belle. Bill, écrasé sous la poigne alcoolique et mauvaise d’un être qui a oublié d’être humain. Bill, dont le miroir reflète une mère soumise, faible, et folle en devenir, une femme lettrée, qui accroche ses mots aux branches des arbres, ou les verse dans la rivière claire. Claire, c’est aussi son nom.

Jimmy. Jimmy le grand frère, protecteur, fier, qui veut en découdre pour prendre de la distance, s’auréoler de gloire, et ainsi souligner la couardise de son père.

Le Vietnam où les rêves sont réduits en cendre, et Jimmy s’effondre sous les tirs ennemis ou, pire, devient flamme dans le napalm. Mais il gagne sa liberté, celle de revenir hanter les terres qui lui sont chères, sa campagne du Wisconsin. Et de venir habiter chaque arbre, chaque cerf, chacun des êtres qu’il a aimés. Si John, le père abusif, semble peu affecté de ne plus revoir son fils, il en va différemment pour son petit frère, sa mère, ainsi que Rosemary et Ernie, deux voisins qui se sont pris d’affection pour les deux enfants, et ont toujours tenté de recoudre leurs ailes quand les grands les flétrissaient.

Wisconsin (The Turtle Warrior pour le titre original) est un roman qui sent le cèdre et l’eau vive, la tortue et la mousse, la nature dans ce qu’elle a de plus rude, mais aussi de plus beau. C’est une belle histoire de reconstruction, une décision prise de vivre, vivre ensemble, encore, et de s’aimer toujours…

Alors ça a été dur, oui, de tourner la dernière page…

(Roman de Mary Relindes Ellis, sorti en 2004, 438 pages dans l’édition 10/18, collection domaine étranger)

Horloge Finale

1930

Il est deux heures et quart

Et nous sommes deux milliards

Éparpillés dans le monde,

Marchant dans les campagnes

Ou bien dans les fumées,

Issues des ateliers,

Des fabriques, des usines

Qui s’installent en ville.

Dans les galeries,

Ils ont le visage noirci,

De graisse et de suie

Les enfants qui vont au charbon

Et puis le ventre qui piaille

La faim qui les tenaille…

Sur les pavés, les pas

Du laitier, du facteur,

Les roues de la charrette

De la marchande des quat’ saisons,

Et les fers des chevaux…

 

1974

Il est quatre heures et quart

Et nous sommes quatre milliards

Sur les sols minés par les guerres

Et par une production à outrance

Un monde de soubresauts,

Du pétrole en crise,

Des œillets en révolution…

Lucy fait une apparition

L’histoire creuse la terre

En quête de racines,

Tandis qu’ailleurs on cherche

D’autres territoires à explorer,

Des frontières à repousser,

On a déjà marché sur la Lune

Alors …pourquoi pas Mars en juillet ?

La planète se réchauffe,

La pluie s’y fait rare

Bientôt la canicule

Et puis la sècheresse

 

2018

Il est huit heures et quart

Et nous sommes presque huit milliards

À tituber sur la terre,

À s’enivrer d’artifice,

Pour oublier le précipice

Vers lequel on se précipite

Les sols, l’air, l’eau, tout !

Tout est pollué, tout est fichu

On a dézingué mille espèces

De plantes et d’animaux…

Semé la mort à grande vitesse

Mais on persiste à faire semblant

Semblant que tout est éternel,

On a des casques sur les oreilles

La musique à fond les ballons,

On ignore les bruits de la terre,

Les grondements des volcans,

Les saccades des plaques tectoniques,

La fureur des eaux, et les morsures du soleil…

 

2055

Il est dix heures et quart

Et nous sommes dix milliards

À croupir, exsangues

Dans des eaux boueuses

Infestées de vermines,

Et à respirer à grand peine,

Dans des masques de fortune.

L’argent n’y a rien fait, non

Comme c’était à prévoir,

Et partout l’on peut voir

Des coffres qui débordent,

Éventrés par la foule

Et laissés grand ouverts,

De l’argent, pour quoi faire ?

La nourriture ne s’achète plus

Elle se vole, se pille, se prostitue…

Le luxe n’est plus dans ce qui brille

Le luxe, c’est la vie,

Le souffle de vie qui alimente le corps…

 

2084

Il est minuit moins dix,

Et nous ne sommes plus que dix

Dans le noir moite et lugubre

Dans nos lambeaux de chair

Les yeux exorbités,

La bouche fiévreuse

Le ventre en hurlement…

 

Il est minuit moins cinq

Et nous ne sommes plus rien…

 

Le grand chantier

Il y avait eu du laisser aller, un peu de négligence dans l’air, comme un retour de vacances, la tête encore à Buenos Aires ou sur une plage de la Manche…

Il fallait remettre de l’ordre, il y avait du pain sur la planche.

Convocation générale, toute l’équipe dans mon bureau !

D’abord remonter les bretelles des couleurs, et renvoyer Azur, Smalt et Safre au dernier étage, pour qu’ils me mettent du bleu plein les cieux.

Le rose ? En joue !

Le rouge à la bouche et au cœur.

Le jaune dans mon soleil, et le vert dans le printemps déguisé en automne.

On y voyait déjà plus clair…

Puis j’ai convoqué l’Instant, je l’ai goûté pleinement.

Un grand bol d’air, de légèreté, pour une belle et grande respiration en forme d’aspiration à la joie.

Enfin, je me suis longuement entretenue avec la Bande à Bonheurs, les petits, les grands, avec ou sans majuscule mais toujours avec majesté. Je les ai regardés, appréciés, et je les ai pris dans mes bras…

Prête pour une nouvelle rentrée, et pour toutes les vies qui commencent…

 

 

 

Grand Frère, Petit Frère,

Six ans de différence, quand on est vieux, c’est peu, dans l’enfance c’est tout un monde, presqu’une vie.

Moi pas née, toi six ans. Est-ce que tu m’attendais un peu, ou pas du tout ?

Moi six ans, toi douze, mes poupées et chiffons contre tes 400 coups et tes croutes aux genoux. Est-ce que tu m’aimais un peu, ou pas beaucoup ?

Quel bambin tu as été, je n’en sais rien, tu l’étais avant ma naissance. Je sais ta sensibilité, par Maman racontée… Mais pour le reste… rien… trop de différence d’âge, pas de jeux en partage, et un pan d’histoire en moins, comme un trou dans la mémoire.

Tumultes d’adolescence, et vinrent les chamailles, disputes et désaccords, quête de sens à ce charivari ambiant, parcours initiatiques, partages lectures et musique, mes goûts façonnés par les tiens, en adoption ou opposition. Neil Young et ‘A Heart of Gold’, tu aimais ça, j’aimais bien aussi…

Dans la fragilité de cet âge où l’enfant n’est plus, et l’adulte pas encore, j’ai pris conscience de tes ailes. Déployées au-dessus de moi, protection rapprochée, parfois contraignante, mais toujours bienveillante, pudeur rugueuse en surface, de l’amour déguisé.

Adultes devenus, palabres et désaccords encore, nos chemins qui se croisent et se décroisent aussi, fils tendus, parfois lâches, parfois tissés serrés… Face à face dans le luxe de la discorde, cote à cote dans l’urgence, le bon sens, et le retour à la concorde. Nous étions là l’un pour l’autre, quand il le fallait. J’ai connu quelques hôpitaux au chevet de ta santé fragile. Et toi quelques magasins de matériaux au chevet de ma maison toute cassée. À présent, chacun de mes murs porte tes empreintes.

Et puis il y a eu ce dernier hôpital, trop d’épreuves, trop longtemps, opérations à répétition, ton petit cœur a lâché, nos mains se sont lâchées, mon cœur serré, serré. On avait tout vécu ensemble ces dernières semaines, même si tu étais seul à subir les douleurs physiques.

Ça fait un an aujourd’hui, Petit Frère, Grand Frère, une année particulière vu tes dernières volontés. Une année en tourmente, je t’espérais en paix, sans savoir si tu pouvais l’être. Moi j’étais comme en suspens. Et la semaine passée, dernier ‘rendez-vous’, en terre toute inconnue, en territoire perdu, chagrin en bandoulière, et esprit retourné. J’espère que tout est bien pour toi maintenant, et j’espère pouvoir m’apaiser…

Tu es

Dans mon esprit,

Chaque jour,

Dans mon cœur aussi…

Je t’

 

 

(P.S. : Je prends soin de ta princesse,

Elle est bien dans ma maison,

C’est un précieux héritage

Merci frangin)

 

 

 

Les ombres du Hall Nord

C’est à partir de 20 heures que cela commence. Parce que plus tôt, c’est impossible. Trop de bruits, de mouvements, de couleurs, trop d’ondes discordantes selon le pourquoi de la présence ici, trop de pas, et trop de Marchants. Parfois on pointe le bout du nez dans la journée, pour une cigarette, pour un café. Mais en général, le jour c’est pas notre truc. On porte une sorte d’uniforme, facilement repéré, et du coup on se perd, soit dans la pitié des Marchants, soit dans leur indifférence, le vide d’émotion. Parfois c’est bonne pioche, et un moment d’échange, un sourire en empathie, des rires provisoirement arrachés au morose. Une éclaircie.

Entre 19 heures et 20 heures, si le lieu se vide un peu, il résonne encore de l’activité des Entrants ou des Sortants.

Puis le rythme se calme, et l’espace nous revient. On peut sortir de l’ombre pour s’exposer un peu, s’éclairer d’une autre lumière, sous les leds ou sous les étoiles. Dans la journée, dans l’esprit des Marchants, un pyjama est un pyjama. Le soir, chacun d’eux retrouve sa forme, sa matière, et ses couleurs. Et nous aussi. On peut parler fringues, comparer, complimenter… La tenue de rigueur rime avec confort, pas de chichis, pas d’esbroufe, les efforts se font ailleurs.

Chacun d’entre nous est un Roulant, puisqu’il roule quelque chose, son fauteuil, son mât de misères, et puis, dehors, des cigarettes. Mais on ne roule pas des mécaniques, non, on n’a pas les moyens, les nôtres sont grippées.

Au couchant du soleil, l’immense hall d’accueil aux guichets maintenant aveugles s’offre à une autre vie, une ambiance plus feutrée et plus intime. Les fauteuils des espaces d’attente deviennent lieux de détente, petits salons hospitaliers ouverts aux improbables rencontres. Il faut souligner que le centre lui-même est très hospitalier, puisqu’il accueille des résidents de tout âge, de tout horizon, de tout passé, de tout avenir, réunis par la nécessité bien plus que par l’envie. La contrainte est un point commun qui brise un peu les barrières, les frontières, nivelle les statuts, déclassifie les classes. On est tous dans la même galère, c’est ça qui nous rassemble.

Les précieux petits salons s’animent. On se retrouve par hasard, ou par reconnaissance, par affinités ou par service… Ici on peut tout dire. Sa vie d’avant, ses projets pour après… La douleur, les frayeurs, les inquiétudes, les angoisses… Les bonnes nouvelles, les espoirs, les dates de sortie, les anecdotes de la journée… On rit, on sourit, on pleure aussi parfois. Partager les expériences difficiles ne les divise pas, mais ça fait du bien quand même. Ici les voiles tombent, et la pudeur aussi. Le jour, il faut se plier au corps médical, à son lugubre ballet parfaitement orchestré et donc à ses horaires. Et puis il faut prendre en charge les visiteurs, soulager leurs inquiétudes, simuler pour rassurer, réconforter, et ainsi s’oublier… La nuit, on tombe le masque et on revient à soi, en se disant aux autres. À des inconnus qu’on ne reverra probablement jamais en pyjama, mais qui, l’espace d’un séjour, sont nos frères de sueur. De cette émission âcre et salée qui exprime notre peur et l’expire par tous nos pores. Et la trouille au ventre, ici, on connaît tous.

Parfois, c’est un peu la fête, pourvu que des Marchants en tenue de ville viennent rendre visite à l’un d’entre nous. Ça amène un peu d’air frais, de légèreté, de baume au coeur.

À l’extérieur, si le ciel laisse scintiller les étoiles, l’esprit peut s’échapper, vagabonder à sa guise, chevaucher des rêves à dormir debout. S’il pleut, on fume sa clope à l’abri, près de l’entrée, on discute. Dehors, on respire un autre air, on entend d’autres bruits. Les voitures sur les grands axes alentours, et aussi les oiseaux. Des bruits ordinaires qui prennent une autre couleur, celle de la ‘vie normale’, hors d’ici.

Les petits salons se vident à mesure que la nuit avance et que les éclairages faiblissent. Et le hall s’enfonce dans le silence, ou presque, puisque quelques pas discrets ou quelques grincements de roues le brisent parfois. Pas un mot, non, ça n’est plus le lieu pour, on ne fait que le traverser. Les mots, s’ils s’échangent, c’est dehors. Dans les heures les plus noires et le petit matin, les rares ombres mobiles sont celles d’employés qui se posent, de veilleurs d’amour en quête d’un peu de répit et d’air frais, ou de résidents insomniaques aspirant au sommeil. On a tous de bonnes raisons pour être dehors à cette heure où tout le monde dort, mais ce ne sont pas les mêmes. Et selon que l’on soit Marchant ou Roulant, on ne perçoit pas les bruits de la même façon, et l’on entend les oiseaux autrement. Alors souvent, oui, le silence s’impose tandis que, tranquillement, le jour se lève. Bientôt, le hall ouvrira les yeux de ses guichets, se réveillera doucement, avant de retrouver son brouhaha et son agitation diurne.

Un hôpital, ça vit la nuit aussi …

Il pleut…

Version 2

… Est ce que, après qu’une goutte de pluie a épousé le sol, elle se met à râler elle aussi parce qu’il pleut ?

Est-ce que, juste après avoir changé de condition, elle oublie d’où elle vient, elle oublie ses racines ?

Se met-elle à rejeter toute goutte qui menace son territoire ?

Quels destins pour les gouttes d’une pluie, d’une vie, d’une vie de pluie ?

Funeste, si le ciel n’est pas clément et fait grise mine. Parce que, après avoir brillé, scintillé en surface, la goutte sera absorbée dans les entrailles de la Terre, pour y être purifiée, de strate en strate. Si elle est exemplaire, si elle fédère et est source d’inspiration, elle refera surface, enfin propre ou presque, ailleurs. Dans un grand rassemblement, une rivière, un fleuve, pour un autre voyage…

Céleste, si elle noue une relation évaporée avec le soleil. 35 degrés suffisent, pas besoin de faire bouillir Dame Goutte pour la séduire sur un bitume chauffé. Deuxième vie assurée, en deux temps trois mouvements. Chute, évaporation, puis, plus long, recherche du bon cumulonimbus pour l’accueillir jusqu’à la prochaine pluie. Elle peut être exigeante, elle veut y être à l’aise, heureuse, comme sur un nuage.

On dit que l’eau que l’on boit aujourd’hui est la même que celle que buvaient les dinosaures, Monsieur Neandertal, Louis XVI et Madame Bovary (chasser l’intrus).

Il en est ainsi parce qu’elle a plusieurs vies.

En perdant la vie, les dinosaures, Monsieur Neandertal, Louis XVI et Madame Bovary ont aussi perdu la mémoire (l’intrus est toujours là). Ça va de pair, c’est pourquoi les vivants entretiennent la Mémoire de ce qui n’est plus.

Mais qu’en est-il des gouttes ?

Est-ce que les gouttes ont de la mémoire ?

Se souviennent-elles…

… De l’air de l’autre monde, celui d’avant les hommes ?

… Du moelleux de la peau de Miss Neandertal ?

… Du parfum de Marie-Antoinette ?

… Ou de l’écho des chûtes joyeuses au ciel de Normandie ?

Ou bien ont-elles préféré oublier…

… L’haleine fétide du Tyrannosaure au moment de se faire laper ?

… Le paillasson rugueux des cheveux de Neandertal Junior ?

…L’invasion de particules très particulières, certes, puisque royales, mais fort opaques et nombreuses, lorsque la Monarchie s’aventurait aux bains, semant ainsi le trouble ?

… Ou encore les larmes de Madame Bovary ?

On ne pourrait les en blâmer…

Mais cela ne répond pas à la question.

Je ne sais toujours ni si les gouttes peuvent souffrir d’un déni de pluie et d’un rejet d’autrui.

Ni si elles ont de la mémoire.

Et si elles n’ont pas de mémoire, ont-elles tout de même conscience d’avoir tant de vies ?

Croient-elles en la réincarnation de leur âme ?

Les gouttes ont-elles une âme ?

 

Il pleut.

Je me pose des questions.

Cela me préoccupe.

Je ne devrais pas peut-être….

Version 2

À la manière de… Marcel Faure

Le jour était encore en peignoir zébré de rose, d’or, et de bleu nuit, quand je me suis levé. Ce n’était pas le jour d’hier, c’en était un nouveau, alors j’ai écarquillé les rideaux et les yeux pour lui souhaiter la bienvenue. Et le jour me sourît, d’un sourire qui, s’élargissant, éclairait de plus en plus les verts dans le jardin, et l’ocre sur le muret.

J’avais sorti le plus grand bol, celui des matins frileux, et le thé doré fumait, tandis que la faïence rouge me réchauffait les mains. Je trinquais avec l’eau de l’aube, les yeux musardant sur la rosée.

Cahuète, le chat des voisins, était réveillé lui aussi. Perché sur le muret, nimbé d’or, il semblait guetter une proie au pied de notre érable. La bise entama une valse des feuilles, et le chat s’élança dans une salsa à la poursuite de ces missives sans mots, mais pleines de couleurs, envoyées on ne savait où, adressées à on ne savait qui.

Le spectacle me réjouît tant que le thé, humblement, refroidissait dans le bol. Et puis j’ai entendu la porte de notre chambre s’ouvrir, et la danse de tes pas sur le chêne du parquet.

 

Te voilà, dans l’encadrement de la porte, en peignoir rose, rouge, bleu et or. Pas tout à fait la même qu’hier, alors je te souris avec mes yeux pour te souhaiter la bienvenue. Tu me souris en retour, éclairant ainsi la cuisine et ma vie. Ce matin, comme chaque matin, j’ai le bonheur d’assister à deux levers du jour.

 

Tout à l’heure nous irons nous aussi, valser avec la bise, enveloppés de feuilles et de couleurs.

 

F.G, 17 Octobre 2016

 

Ce texte répond au défi d’une amie de plume d’écrire ‘à la manière d’un ami de plume’. Difficile exercice que de tenter d’imiter, seule l’écriture de Marcel Faure m’était assez familière pour m’inviter à relever le challenge. Mon texte est loin d’égaler son travail d’orfèvre, alors je vous invite à découvrir ses pépites en cliquant ici, ou ….

Partie de poker…

J’ai toutes les cartes en main,

Des cartes mal distribuées,

Et je ne sais plus les ranger

Ni comment optimiser ce jeu…

Réapprendre à associer les paires,

Puis les paires en carrés,

Et puis aussi… joker !

Se méfier de la quinte flush

Rouge cœur, rouge sang,

Eviter les piques,

Ne pas rester sur le carreau

Une quinte Trèfle ? Pourquoi pas…

Trèfle à cinq cartes, à cinq feuilles,

Qui porte doublement bonheur.

Un full aux dames pour plénitude,

Et plus de force, multipliée,

En féminités rassemblées.

Full aux as, plein les poches,

Des ressources  et du ressort,

Se sentir à l’abri, se sentir protégée,

Sauf si l’adversaire, bien sûr,

Fait dans la surenchère…

Je suis tombée,

Mes cartes se sont éparpillées,

J’ai du tout rassembler,

Et maintenant il faut trier,

Les bonnes et les mauvaises,

Etre vigilante,

User de l’expérience,

Apprendre à jouer

Vraiment,

Et ne plus se tromper,

Pour gagner….

… la vie.

PARTIE DE POKER

‘La vie est une scène de théâtre’, disait Shakespeare. Elle est un jeu aussi… Il faut en apprendre les règles… J’apprends, et je m’apprête pour la partie qui commence…

Petites questions existentielles… (Territoires d’Enfance)

A chaque âge se posent des questions existentielles …

Je suis assez grande pour me poser des questions, pas assez pour savoir lire. Trop petite pour comprendre le monde et les problèmes des grands, mais des problèmes, j’en ai aussi.

Je ne connais pas l’âge de ma mère. Mais je sais qu’à quarante ans, on meurt. Tous. Parce que quarante ans, c’est vieux, très. C’est … pfff, mon âge multiplié par je ne sais combien, les maths ça n’est pas encore mon truc bien sûr, ça ne le sera jamais d’ailleurs.

J’ai une sœur beaucoup plus grande, qui vit ailleurs, en Italie. Ne me demandez pas où est l’Italie, c’est loin, c’est tout. La géographie, c’est pas mon truc non plus. Je situe bien la Camargue, pays d’Amérique du Sud où vivaient les Incas, et le Pérou, région de moustiques et de chevaux dans le sud de la France. À mon âge, c’est déjà pas mal. Par la suite, quand j’ai eu accès aux livres de géographie, j’ai vu qu’ils avaient tout inversé. Les adultes ont parfois la tête à l’envers. Depuis, je sais qu’il ne faut pas croire tout ce qui est dans les livres…

Ma mère a envoyé une carte à ma sœur pour son anniversaire. Moi, j’ai fait un dessin dessus. Quelques semaines plus tard, une lettre arrive d’Italie, avec une belle carte postale pour moi, glissée entre les feuilles. À défaut de pouvoir déchiffrer les signes cabalistiques dont le verso est couvert, c’est ma mère qui m’en fait la lecture. « Milan, le 30 août … ». Mon cœur bondit dans ma poitrine, je n’entends pas les mots qui suivent. Mille ans ! Ma sœur a eu mille ans le 30 août !! Je suis atterrée. Si ma sœur a mille ans, quel âge a donc ma mère ? Au moins deux ou trois mille !

Toute ma théorie vient de s’écrouler ! On ne meurt pas à quarante ans puisque ma sœur a mille ans, ma mère deux ou trois mille… Mais alors, à quel âge meurt-on ? « … je t’embrasse, à bientôt … ». Je n’entends que ces derniers mots. Je récupère ma carte postale et m’enfuis dans ma chambre. Ma mère vient de prendre un sacré coup de vieux, c’est sûr elle va bientôt mourir. Insupportable, l’idée-étau serre mon cœur. J’ai peur, et je pleure, en silence…

***

J’ai grandi. Je suis grande, même si les adultes m’appellent encore ‘Petite’. Je sais lire et écrire. J’ai toujours des questions, ce ne sont plus les mêmes. Il n’empêche qu’elles me taraudent. Qui sommes-nous ? Pourquoi sommes-nous là ? Jusqu’à quand ? D’où vient le premier humain ?

Dans une famille athée, il n’y a point de Genèse, il faut trouver autre chose. J’ai beau lire tout plein de romans, aucun n’est apte à me fournir une explication. Ni le Clan des Sept, ni le Club des Cinq, ni même Alice et Fantômette réunies, n’ont proposé une piste, ou un semblant de piste. Ils enquêtent beaucoup mais pas sur mon problème. Au mieux, ils génèrent d’autres questions, et développent un peu mon sens de la logique.

Un jour, j’ai une urgence. Il faut que je sache. Et puisque je n’ai pas réussi à trouver par moi-même, je vais demander aux adultes. Ils savent, eux, évidemment, puisque les adultes savent tout. Ma mère est sortie, alors je vais interroger mon père. En entrant dans la salle à manger, la première personne sur laquelle je tombe est le voisin, un alcoolique notoire. Il est venu emprunter un truc à mon père et mon père est parti chercher le truc.

Qu’importe, c’est un adulte. Alors tout de go je lui demande : « Dis-moi, est-ce que tu sais, toi, comment il est né le premier homme ? » Ma question le surprend visiblement, ses yeux et sa bouche s’ouvrent en grand. « Euh … je ne sais pas, non … Je pense qu’il a été fait avec de la canne à sucre. » Là, c’est moi qui suis surprise. Une fois de plus, toutes les théories échafaudées tombent en ruine. J’étais prête à tout ou presque, mais pas à la canne à sucre. Et flottent toujours mes doutes, et ses vapeurs d’alcool, diffusées tandis qu’il distillait sa théorie.

Alors, tout à coup, je comprends. Je suis victime d’une nouvelle liaison dangereuse. Ce que mon interlocuteur a entendu, c’est « premier rhum » et non « premier homme ».

Je connais le rhum, ma mère nous fait de délicieux babas, et elle en met aussi dans les crêpes. Je sais que c’est de l’alcool. Après la surprise, c’est le dépit qui m’envahit. Comment a-t-il pu imaginer que l’origine du rhum m’intéressait ? J’ai des questions bien plus importantes que cela.

Je n’ose même pas re-poser la question à mon père, revenu avec le truc, un outil je crois, et je retourne dans ma chambre, toujours encombrée de mes incertitudes. Ce que j’ai appris, c’est que les adultes ne comprennent pas toujours ce que disent les enfants, et qu’ils ne sont pas fiables….

***

Aujourd’hui je suis grande, et j’ignore toujours à quel âge on meurt. J’ai du admettre, avec mes parents, qu’il n’y avait pas d’âge. Et, si je comprends un peu mieux d’où je viens, je ne cerne toujours pas ce que je fais là. Je sais bien peu de choses en fait, mais ce que j’ai appris c’est qu’il y a toujours des questions, et que certaines sont sans réponses.

Des questions, j’en ai encore plein. Et pourtant je suis grande, enfin… je crois.

 

( Si vous voulez écouter la version lue, cliquez ici )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Derrière les murs…

Derrière les murs percés de hautes fenêtres, les couloirs éclairés de lueurs blafardes hurlent à la mort. La nuit et son cortège d’ombres et de fantômes ont envahi l’espace alentour.

Dans les lits métalliques, autour desquels rode l’infatigable peur, des corps décharnés s’agitent, appellent, crient, supplient. La nuit est une horreur, la terre où tout s’agite, où le passé et le présent se piétinent, s’entrechoquent, se heurtent… Quant au futur, c’est un temps qui n’existe pas, et cela ajoute à l’horreur.

C’est l’heure du face à face avec soi-même, le moment de faire des comptes, de soustraire au malheur les rires et les jours heureux, puis d’additionner les regrets, les remords, les non-dits ou les trop-dits. Face à face avec l’autre aussi, que l’on ne connaît pas, ou à peine, toujours très pressé qu’il est… Alors les gestes techniques se couvrent d’un voile d’incompréhension.

Ses corps en souffrance et ses cheveux blanchis dissimulent des vies riches d’expériences, de souvenirs, de connaissances, qui tombent en poussières faute de transmission… Poussières de vies qui seront balayées d’un revers de main, quand on changera les draps demain…

Derrière les murs percés de hautes fenêtres, les couloirs hurlent à la mort. Une voix vient de s’éteindre, et une vie aussi…

 

 

 

Un printemps, à Prague : 4 – Prague « normal »

Pourquoi voulez-vous aller à Zizkov ?

Vous pouvez prendre un verre dans la ville historique, il y a plein de bars ouverts le soir.

Il n’y a rien à voir là-bas.

Elle cherche ses mots, elle semble à cours d’arguments.

C’est juste Prague…. Normal…

Bon enfin… si c’est ce que vous voulez…

Elle fait une moue réprobatrice.

Martina sait ce qui est bien pour moi. Et ce qui est bien c’est ce qui est beau et qui ne ‘dépasse’ pas du cadre.

Réceptionniste à l’hôtel, la quarantaine rigide, héritage d’un autre âge peut-être, elle affiche une allure strictement impeccable. Tailleur bleu marine, jupe aux genoux, cheveux courts, teints, et mis en plis, elle me rappelle les publicités des années 60.

J’ai un mal fou à lui extirper les informations pour aller à Zizkov, quartier populaire et animé le soir, semble-t-il.

 

Tram, tram, tram, au fil du temps la rame s’enfonce dans la nuit. Ici, peu de réverbères, ils sont concentrés autour des monuments et des belles façades, loin donc.

PRAGUE NORMAL 1

Ce Zizkov où il ne faut pas aller, s’avère un lieu sans lumières clinquantes, mais où les petites loupiotes peuvent éclairer un bar en sous-sol, où l’ambiance est à la fête, et où la jeunesse praguoise se divertit. Un autre Prague, oui, mais tout aussi agréable de vie, de rire, de conversations animées, de chopes de bière dorée qui s’éclairent sous les plafonniers … Un Prague de rencontres avec les Praguois ‘normaux’, d’échanges et de discussions, d’éclats de rire aussi… Un environnement de HLM et d’immeubles grisâtres, de ruelles sombres et de boulevards bruyants. Au sortir de la ‘carte postale’, là où il n’y a peut-être rien de ‘beau’ à voir, il y a à entendre d’autres bruits de la ville, d’autres échos de vie(s), d’autres histoires et d’autres rêves.

PRAGUE NORMAL 2

J’ai passé une belle soirée, il faudra que je le dise à Martina…