Cœur d’artichaut (Territoires d’Enfance)

Je ne comprenais rien aux affaires de cœur.

De toute évidence, j’étais trop petite pour cela.

Le cœur ne semblait jamais être ni où je l’envisageais, ni même ce que je croyais.

Quand j’avais mal au cœur, je n’avais pas mal dans la partie gauche de ma cage thoracique mais plutôt du coté de l’estomac qui, en se soulevant, provoquait des hauts de cœur même si ce dernier ne remontait jamais vraiment. J’entendais dire que telle ou telle personne avait le cœur sur la main, mais sur leurs mains je ne voyais rien. Et puis, il y avait des cœurs de pierre, et ça je me demandais comment ça pouvait fonctionner. Est-ce qu’un gros caillou dans la poitrine pouvait déformer le corps et la colonne vertébrale ? Comment le sang pouvait-il circuler dans un cœur aussi dur ?

Ce que j’avais bien perçu, je crois, c’était l’importance du cœur. Une camarade de classe souffrait d’une malformation cardiaque, et cela semblait bien plus dangereux que les problèmes de cœur de ma grande sœur. Si j’avais bien compris, le cœur était un organe vital (le mot ‘organe’ est un anachronisme ici, j’ignorais ce mot alors). Et le cœur pompait le sang. Le mien, le vôtre, le nôtre, celui de tous les animaux dont tous les humains. J’avais compris aussi que toutes les pièces de viande que cuisinait ma mère, rôtis, poulets, biftecks… venaient d’animaux dont le cœur s’était arrêté, le sang n’était alors plus pompé, c’est pourquoi il y en avait parfois dans mon assiette. Pour moi, le sang était le cœur du problème. Je détestais ce sang qui parlait de la mort. Je détestais la viande. J’adorais mon chien. Mon chien adorait la viande. À chaque repas il était à mes pieds et moi je lui transmettais plus ou moins discrètement des morceaux de ce truc plein de chair et parfois plein de sang.

Mon chien était content, moi j’étais anémiée.

Suivirent alors des semaines, des mois, de lutte entre ma mère et moi, ou plutôt entre les cuillères ou fourchettes de ma mère et ma bouche qui ne voulait pas s’ouvrir. Elle était désespérée de mon dégout de cela, j’étais désespérée de ne pouvoir lui faire plaisir et ingurgiter la forme immonde. Mais ça me donnait des hauts de cœur, le cœur toujours, on en revient à ça…

Et puis il y avait l’artichaut. J’adorais les artichauts, j’aimais bien les légumes en général, et c’est toujours le cas. Et l’artichaut était un légume. Enfin… en partie. C’était un légume tant qu’il avait des feuilles. Mais sous les feuilles, le cœur ! Une fois effeuillé, l’artichaut quittait son statut de végétal pour devenir une sorte d’animal. Et moi j’étais dégoutée à l’idée de manger son cœur, à l’idée de me retrouver éventuellement avec le sang de l’artichaut dans mon assiette. Alors, après avoir planté goulument mes dents dans chacune des feuilles et m’être régalée de la pulpe gouteuse, au moment fatidique où les battements de cœur de l’artichaut auraient pu se faire entendre, je disais à ma Mère ‘Je n’ai plus faim, je n’en veux plus’. Étonnamment, ou pas, ma Mère ne m’obligeait pas à manger cette ‘viande-là’ et, avec beaucoup de dévouement, elle se chargeait de manger le cœur elle-même.

J’ai grandi depuis. Je sais mieux ce qu’est un artichaut. J’en ai mangé un ce soir, il était cuit à point, fondant à cœur, et j’ai tout mangé, y compris, bien sur, sa partie la plus délectable, son cœur… Et je souris encore au souvenir du ‘sacrifice’ de ma Mère…

 

 

Mon parc d’attractions (Territoires d’Enfance)

J’ai sept ans.

Le blé pousse en épis dans mes cheveux, j’ai la tignasse en champ de bataille et les yeux qui pétillent. Je ris.

Je dois traverser l’Amazone, sur un tronc d’arbre couché, en mode funambule et en équilibre instable. J’ai peur.

Un ru, une branche.

Le bassin au nymphéas, Claude Monet

Dans mon maillot de bain rose vif, je mâchouille un brin d’herbe verte cueilli dans la plaine immense. Je ris.

Assise au bord du lac Michigan, il va falloir me mettre à l’eau. Mais je ne sais pas très bien nager. J’ai peur.

Un pré, une mare.

 

J’ai enfreint les consignes, décroché le fruit défendu, planté mes dents dedans et tout recraché. Beurk ! Je ris.

Il y a un dragon dans le donjon. C’est sûr, il va m’attraper, cracher du feu, me cuire, me dévorer ! J’ai peur.

Une pomme à cidre, un colombier.

 

Dans la maison des 3 Ours, je fais la tambouille. Je prépare une bonne soupe, ils vont bientôt rentrer. Je ris.

Mes pieds glissent dans les chutes du Niagara, et je sens le courant qui m’emporte vers les rapides. J’ai peur.

Une remise, la chute d’une rivière.

 

Je me suis faufilée sous les grilles. La demeure, des yeux ouverts, d’autres fermés, fait des clins d’œil. Je ris.

Il y a des fantômes dans le château, leurs silhouettes s’agitent, j’entends des hurlements lugubres. J’ai peur.

Les volets du manoir qui claquent, des arbres dans le vent.

 

Un cerbère garde l’entrée, je l’apprivoise de mon philtre magique, il se roule maintenant à mes pieds. Je ris.

Mais d’autres approchent en hurlant, je n’ai plus de potion qui calme, alors je tente l’apprivoisement, j’ai peur.

Un chien puis deux, quelques morceaux de sucre.

 

Dans une forteresse alliée, je troque armure contre tenue princière, remets de l’ordre dans mes épis. Je ris

L’allié s’avère être en colère, j’ai encore ignoré le code de conduite, j’affronte une nouvelle guerre. J’ai peur.

Short déchiré, les adultes.

Le Printemps, Claude Monet

De nombreux dimanches de mon enfance ont été faits de ces aventures-là. Un grand domaine, dont le propriétaire brillait par son absence, était notre royaume, le terrain de nos exploits. Des amis de mes parents en étaient les gardiens. Certains espaces nous étaient interdits. Sales mômes, sauvageons, nous jouissions de tout et bravions tous les ordres…

Souvenirs joyeux d’un âge perdu où nous avions encore tout à gagner.

 

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Le brevet de 23 mètres (Territoires d’Enfance)

Elle est là, sur le bord du bassin, tremblante sur ses jambes trop longues et trop maigres, submergée par la trouille.

C’est la première année que sa classe participe aux cours de natation. Elle a donc appris à nager, elle connaît les mouvements à faire pour brasser l’eau, mais elle n’arrive pas à décrocher du bord du bassin si elle n’a pas de bouchons. Et malgré les bouchons, elle ne quitte pas le premier couloir. Ainsi, en cas de panique, elle peut se raccrocher au bord. Encore.

Ce n’est pas qu’elle n’aime pas l’eau, non. Quand on la laisse tranquille, sans imposer des exercices, elle s’y amuse bien au contraire. En particulier dans le petit bassin, avoir pied, ça booste l’assurance. Ce qu’elle déteste par dessus tout, c’est le contact brutal avec l’eau. Sauter dans l’eau est une torture, plonger elle ne l’envisage même pas ! ça lui fait mal aux oreilles, au nez, aux yeux, elle panique et s’agite comme un poisson rouge hors de son bocal.

Mais aujourd’hui c’est le jour du brevet de 25 mètres brasse. Et c’est le grand saut. Parce que, non, on ne descend pas par l’échelle, on se jette à l’eau. Les consignes sont données : premier essai pour tous les volontaires, puis deuxième essai pour les recalés du premier. En cas de problème, le maître nageur suit avec une perche à laquelle on peut se raccrocher. Ceux qui ne veulent pas tenter le brevet vont s’asseoir sur les gradins.

Quelques camarades, terrorisés, s’extraient du groupe et suivent la consigne. Ils encourageront les copains. Elle s’apprête à les suivre, penaude, quand le Maître Nageur la retient doucement.

« Tu es sure que tu ne veux pas tenter ? Tu sais nager, et je suis sur que tu peux le faire. « Il est souriant et semble confiant. Elle lève la tête et dit sa terreur de la tête qui cogne l’eau , et la douleur dans les oreilles. Il sourit à nouveau. « Alors ce sera le mauvais moment à passer pour le plaisir ensuite de fendre l’eau, et le brevet à l’arrivée. Et si tu n’y arrives pas la première fois, tu pourras essayer à nouveau ».

Si l’adulte a confiance en elle, elle peut essayer de rassembler ses forces. Pour le remercier de sa confiance peut-être. Et ne pas décevoir. L’institutrice lui sourit aussi.

Elle est là, sur le bord du bassin, tremblante sur ses jambes trop longues et trop maigres, submergée par la trouille.

« A trois, tu sautes, ok ? « Un timide hochement de tête indique que la consigne a été reçue.

« 1… 2… 3 ! «

Soudain, le ciel et la terre, et toute l’Humanité, disparaissent. Les Quarantièmes Rugissants et les Cinquantièmes Hurlants ont convergé en une vague immense afin de l’engloutir. En-dessous d’elle, il n’y a plus rien, plus rien qu’une infinie masse d’eau, et peut-être des requins. Elle va mourir, c’est sur.

Après des heures et de heures à battre des pieds pour retrouver la surface, elle voit une chose brillante, argentée, comme un trésor à attraper. Elle pose une main dessus, puis deux, ouvre enfin les yeux, exténuée. À l’autre extrémité de la perche, le même visage souriant. « Tu vois, tu l’as fait, tu as sauté, c’est super ! »

Elle n’a fait que ça, plonger, suffoquer, boire la tasse, suffoquer encore, manquer de se noyer, avant de se raccrocher à la vie en forme de tube métallique. Elle s’est à peine éloignée du rebord, alors elle se laisse glisser jusqu’à l’échelle, et retrouve le monde, avec un regard neuf, lavé aux larmes et au chlore. L’institutrice et quelques camarades la félicitent d’avoir essayé.

Elle n’a pas de problèmes à l’école, elle apprend facilement et retient bien les choses, surtout quand elle peut y mettre du sens. Elle n’avait, jusqu’à lors, jamais testé sa pugnacité face à la difficulté. Dégoulinante et grelottante, elle va prendre sa place dans la file pour le deuxième essai. Elle est devenue muette, tournée sur ses émotions, ce cœur qui bat trop vite, et cette respiration agitée. Elle ferme les yeux pour mieux se concentrer. Et puis c’est son tour à nouveau…

Elle est là, sur le bord du bassin, tremblante sur ses jambes trop longues et trop maigres, habitée d’une autre détermination.

Un dernier regard vers le sourire du Maître Nageur, le nez pincé entre deux doigts, les yeux prêts à se fermer, la bouche déjà close.

« 1… 2… 3 ! »

Elle saute, et l’eau ouvre un passage pour mieux la laisser glisser. La sensation est toujours aussi désagréable, mais la peur est mieux maîtrisée, la panique s’est diluée. Et elle n’a pas, cette fois, perdu le monde à la surface. Elle sait qu’il y aura un ‘après’. Dur, mais bref moment à passer…

Lorsque sa tête jaillit de l’eau, elle rassemble ses leçons pour tenter de bien coordonner ses mouvements, et avancer. Elle est souriante, heureuse d’avoir vaincu sa terreur et d’avoir découvert pour cela des forces insoupçonnées. Envie de rire et de pleurer à la fois. Ce trop plein d’émotions finit par avoir raison de son énergie, et elle saisit à nouveau la perche. Deux mètres la séparent du bout du bassin. La déception d’avoir renoncé si près du but n’entame pas sa joie d’avoir apprivoisé sa peur.

Une tape sur l’épaule au sortir du bassin, le Maître Nageur la félicite. « Bravo !! Tu y es presque arrivée ! » L’institutrice la félicite aussi. Des yeux, elle parcourt la distance qu’elle a effectuée.

Même si, ce jour-là, elle a échoué au brevet de 25 mètres, elle a gagné un brevet de 23 mètres de peur vaincue…

Petites questions existentielles… (Territoires d’Enfance)

A chaque âge se posent des questions existentielles …

Je suis assez grande pour me poser des questions, pas assez pour savoir lire. Trop petite pour comprendre le monde et les problèmes des grands, mais des problèmes, j’en ai aussi.

Je ne connais pas l’âge de ma mère. Mais je sais qu’à quarante ans, on meurt. Tous. Parce que quarante ans, c’est vieux, très. C’est … pfff, mon âge multiplié par je ne sais combien, les maths ça n’est pas encore mon truc bien sûr, ça ne le sera jamais d’ailleurs.

J’ai une sœur beaucoup plus grande, qui vit ailleurs, en Italie. Ne me demandez pas où est l’Italie, c’est loin, c’est tout. La géographie, c’est pas mon truc non plus. Je situe bien la Camargue, pays d’Amérique du Sud où vivaient les Incas, et le Pérou, région de moustiques et de chevaux dans le sud de la France. À mon âge, c’est déjà pas mal. Par la suite, quand j’ai eu accès aux livres de géographie, j’ai vu qu’ils avaient tout inversé. Les adultes ont parfois la tête à l’envers. Depuis, je sais qu’il ne faut pas croire tout ce qui est dans les livres…

Ma mère a envoyé une carte à ma sœur pour son anniversaire. Moi, j’ai fait un dessin dessus. Quelques semaines plus tard, une lettre arrive d’Italie, avec une belle carte postale pour moi, glissée entre les feuilles. À défaut de pouvoir déchiffrer les signes cabalistiques dont le verso est couvert, c’est ma mère qui m’en fait la lecture. « Milan, le 30 août … ». Mon cœur bondit dans ma poitrine, je n’entends pas les mots qui suivent. Mille ans ! Ma sœur a eu mille ans le 30 août !! Je suis atterrée. Si ma sœur a mille ans, quel âge a donc ma mère ? Au moins deux ou trois mille !

Toute ma théorie vient de s’écrouler ! On ne meurt pas à quarante ans puisque ma sœur a mille ans, ma mère deux ou trois mille… Mais alors, à quel âge meurt-on ? « … je t’embrasse, à bientôt … ». Je n’entends que ces derniers mots. Je récupère ma carte postale et m’enfuis dans ma chambre. Ma mère vient de prendre un sacré coup de vieux, c’est sûr elle va bientôt mourir. Insupportable, l’idée-étau serre mon cœur. J’ai peur, et je pleure, en silence…

***

J’ai grandi. Je suis grande, même si les adultes m’appellent encore ‘Petite’. Je sais lire et écrire. J’ai toujours des questions, ce ne sont plus les mêmes. Il n’empêche qu’elles me taraudent. Qui sommes-nous ? Pourquoi sommes-nous là ? Jusqu’à quand ? D’où vient le premier humain ?

Dans une famille athée, il n’y a point de Genèse, il faut trouver autre chose. J’ai beau lire tout plein de romans, aucun n’est apte à me fournir une explication. Ni le Clan des Sept, ni le Club des Cinq, ni même Alice et Fantômette réunies, n’ont proposé une piste, ou un semblant de piste. Ils enquêtent beaucoup mais pas sur mon problème. Au mieux, ils génèrent d’autres questions, et développent un peu mon sens de la logique.

Un jour, j’ai une urgence. Il faut que je sache. Et puisque je n’ai pas réussi à trouver par moi-même, je vais demander aux adultes. Ils savent, eux, évidemment, puisque les adultes savent tout. Ma mère est sortie, alors je vais interroger mon père. En entrant dans la salle à manger, la première personne sur laquelle je tombe est le voisin, un alcoolique notoire. Il est venu emprunter un truc à mon père et mon père est parti chercher le truc.

Qu’importe, c’est un adulte. Alors tout de go je lui demande : « Dis-moi, est-ce que tu sais, toi, comment il est né le premier homme ? » Ma question le surprend visiblement, ses yeux et sa bouche s’ouvrent en grand. « Euh … je ne sais pas, non … Je pense qu’il a été fait avec de la canne à sucre. » Là, c’est moi qui suis surprise. Une fois de plus, toutes les théories échafaudées tombent en ruine. J’étais prête à tout ou presque, mais pas à la canne à sucre. Et flottent toujours mes doutes, et ses vapeurs d’alcool, diffusées tandis qu’il distillait sa théorie.

Alors, tout à coup, je comprends. Je suis victime d’une nouvelle liaison dangereuse. Ce que mon interlocuteur a entendu, c’est « premier rhum » et non « premier homme ».

Je connais le rhum, ma mère nous fait de délicieux babas, et elle en met aussi dans les crêpes. Je sais que c’est de l’alcool. Après la surprise, c’est le dépit qui m’envahit. Comment a-t-il pu imaginer que l’origine du rhum m’intéressait ? J’ai des questions bien plus importantes que cela.

Je n’ose même pas re-poser la question à mon père, revenu avec le truc, un outil je crois, et je retourne dans ma chambre, toujours encombrée de mes incertitudes. Ce que j’ai appris, c’est que les adultes ne comprennent pas toujours ce que disent les enfants, et qu’ils ne sont pas fiables….

***

Aujourd’hui je suis grande, et j’ignore toujours à quel âge on meurt. J’ai du admettre, avec mes parents, qu’il n’y avait pas d’âge. Et, si je comprends un peu mieux d’où je viens, je ne cerne toujours pas ce que je fais là. Je sais bien peu de choses en fait, mais ce que j’ai appris c’est qu’il y a toujours des questions, et que certaines sont sans réponses.

Des questions, j’en ai encore plein. Et pourtant je suis grande, enfin… je crois.

 

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Et la porte se ferme … (Territoires d’Enfance)

Le bleu glacé du ciel a laissé place à la nuit qui s’invite dans la pièce, à travers les vitres. Dans la cheminée, heureusement en service, le rouge et l’or crépitent et réchauffent l’atmosphère. Je suis épuisée. Je me suis mise à l’ouvrage dès les premières heures du jour, il faut que tout soit prêt à la fin de la semaine pour accueillir enfin ma nouvelle vie. 

D’abord lessiver la cuisine, ce qui m’a lessivée. Puis une couche de peinture sur les murs, du blanc parce qu’elle est petite, mais aussi de l’orange ‘lever du soleil’, pour de joyeux réveils et du peps. 

Puis j’ai dégainé la décolleuse à papier peint, je me suis métamorphosée en Calamity Jane du confetti récalcitrant. J’ai tiré sur tout ce qui bougeait, ppchit ppchit ça faisait, et ça ne bougeait pas en fait, ce qui m’arrangeait bien. Entre deux, j’enfilais mon costard de turfiste, ‘Je mise sur ce mur, fini dans trois quarts d’heure’, je misais sur des chevaux-vapeur, nul chevaux en vue mais de la vapeur, il y en avait. Je n’ai pas toujours gagné, mais ça me faisait du bien d’y croire. 

Entre chaque mur terminé, une bûche, parce qu’il fait vraiment froid en ce mois de décembre, l’hiver s’annonce rude, et un café réconfort. 

De chez ma voisine, une vieille dame que j’ai déjà croisée, monte une odeur de tarte aux pommes qui me met l’eau à la bouche et de la nostalgie au nez, odeur des tartes de mon enfance, cuisinées avec amour par ma mère. 

Ma mère … 

Mémoire olfactive qui me revient, son absence se fait sentir. Alors je décide de m’accorder une pause, fais un nouveau café, et, soigneusement, je coupe au cutter le gros scotch qui scelle un carton étiqueté ‘Albums photos’. Assise sur le canapé, café sur la table basse, j’observe avec tendresse ces souvenirs du temps joyeux où son rire tintait encore… 

Bon, il faut se remettre au travail, il n’y a plus qu’un mur à dénuder. 

À ma grande surprise, je découvre une porte camouflée sous les couches de papier peint, dont les coloris rappellent les modes successives. Je pousse l’escabeau, et son pied heurte un mécanisme au raz de la plinthe. Surprise ! La porte s’ouvre, l’entrebâillement m’aspire, et la porte se referme derrière moi. Dans l’obscurité qui envahit la pièce, mon angoisse est palpable. Petit à petit, mes yeux s’habituent et dessinent les contours d’une armoire, d’une chaise, et d’un lit. Sur le lit, une forme s’anime, camouflée sous une couverture. Je pousse un cri auquel un grognement fait écho. Alors s’élève une petite voix aux résonances familières.

– Laissez-moi tranquille, les Vagues ! Ne me touchez pas ! Si vous m’emportez, mon père et ma mère appelleront la police et viendront me chercher ! 

La peur ainsi exprimée, écho du silence qui étreignait la mienne, finalement me rassure. Je m’approche du lit, qui grogne toujours un peu, et m’assieds sur la chaise.

– Je ne m’appelle pas les Vagues, je ne vais pas t’emporter, n’aie pas peur. Et pourquoi crains-tu que les Vagues ne t’emportent ?

– Ma mère me dit toujours, quand je vais à la mer, de ne pas trop m’éloigner du bord, sinon les vagues m’emporteraient. Alors je dois faire attention, je scrute l’horizon, et guette leur bateau. Ce sont des méchants messieurs, les Vagues, puisqu’ils viennent emporter les enfants, les font grimper à bord ! On ne sait pour où, d’ailleurs, puisqu’on ne les retrouve jamais. 

Stupéfaite et en proie au trouble, j’insiste :

– Mais tu n’es pas à la mer, là, tu es dans ton lit !

– Oui, mais hier, à la télé, ils ont dit que des Vagues de froid allaient traverser la France, et moi j’habite en France.

Je ne peux réprimer un rire, la forme sous la couverture s’agite moins.

– Si tu ne t’appelles pas les Vagues, comment tu t’appelles ?

– Je m’appelle Florence.

Silence. La couverture-cachette s’abaisse un petit peu, dévoilant une bataille de mèches blondes et deux yeux.

– Moi aussi, je m’appelle Florence.

– Je sais, lui dis-je en souriant. 

 Ses yeux me sourient aussi.

– Dis, tu veux bien faire sortir le monstre qui se cache dans mon armoire, et le loup sous mon lit ?

– Oui, tu vas voir, c’est facile.

Alors j’allume la petite lampe qui diffuse une lumière douce dans la pièce. Le papier peint vert et la couverture violette retrouvent leurs couleurs. Je sais comment débarrasser la nuit de toutes ces créatures effrayantes. Je connais ce monstre d’étoffes et de lainages que l’obscurité transforme en forme immonde aux yeux boutons de nacre. Une simple pression sur la porte entrouverte suffit à enfermer l’odieuse bête qui, au matin, redeviendra simple pile de pull-overs, gilets, chemisiers, tee-shirts, petits amis qui réchauffent le corps. 

Reste à s’occuper du loup. À voix basse j’appelle : « Tom ? Tom ? Tu viens ? » et le petit chien sort du dessous du lit où chaque nuit il se réfugie. Il secoue son sommeil, peuplé peut-être de rêves papillons après lesquels il court, et se met à remuer la queue avant de sauter sur la couverture. La petite fille s’est redressée et le prend dans ses bras, enfouissant son nez dans le cou noir et blanc. À la vue de la chemise de nuit rose, je souris.

– Et maintenant, ça va ? Tu n’as plus peur ?

Je pose la question en caressant la tête blonde.

– Cela va mieux, oui, mais j’ai toujours ma grande peur, ma peur de quand je serai grande, ma peur de demain.

Mon cœur fait un bond dans ma poitrine, cette angoisse je m’en souviens si bien, ce vide à remplir de je ne savais quoi, ce grand mystère.

– Ne t’inquiète pas, ton demain est mon hier, et je te promets qu’il se passera bien … Tu devrais dormir à présent, te reposer, pour vivre ce beau demain en pleine forme…

Je la prends dans mes bras, mon nez dans les odeurs de l’enfance, du sommeil, puis dépose un baiser sur sa joue rose, avant de me diriger vers le rai de lumière que la porte, à nouveau entrebâillée, laisse filtrer. D’un sourire et d’un geste de la main, je referme la porte sur mon enfance… 

PRESQUE 5 ANS

***

Le café est froid dans ma tasse. Combien de temps me suis-je assoupie ? je ne sais pas, le feu s’est éteint, j’ai froid. Je cherche à tâtons la couverture violette, rien. L’album jaune ‘soleil de l’enfance’ a glissé de mes genoux et gît maintenant au sol, ouvert. J’en referme les pages, comme on referme une porte. 

 

J’ai fait un rêve étrange …