La Mémoire des Embruns

La Mémoire des Embruns, roman de Karen Viggers

17421 km, c’est la distance qui sépare la ville où j’habite de l’Île de Bruny, en Tasmanie. 17421 km que j’ai parcourus régulièrement ces derniers jours, en quatre parties, 39 chapitres, et 570 pages.

Je n’avais pas lu si gros roman depuis un moment, me suis lancée dans la lecture au hasard d’une pioche dans ma bibliothèque, me suis vite demandé si c’était judicieux d’entamer autant de pages en un moment aussi trouble que celui du confinement et de son déconfinement associé, mais le mal était fait, j’avais commencé à lire l’ouvrage. Et quand je commence un livre, soit je le termine, soit je l’abandonne définitivement. Si je l’abandonne, c’est que le livre me barbe, mais c’est rare. Car même s’il me barbe, j’aime bien en être sure sure sure, et je ne le sais qu’en allant jusqu’au bout.

Il n’y avait aucune raison que j’abandonne celui-ci.

Je ne saurais dire si ‘La Mémoire des Embruns’ est un grand ou un bon roman. Je n’ai jamais su estimer cela, ou peut-être ne me le suis-je jamais permis, tant cette notion est subjective. Mais je sais que je m’y suis glissée, jour après jour, timidement au début, et puis avec une impatience grandissant au fil du temps. Si l’intrigue est assez ‘convenue’ et sans grande surprise, le déroulement des événements, la narration, le déploiement des personnages… tout cela embarque au loin.

 

Départ pour la Tasmanie donc, et je ne sais même pas où c’est, enfin pas vraiment. Je sais qu’elle est proche de l’Australie, mais je la situe plutôt au nord de ce pays, alors qu’elle est au sud.

J’ai voyagé.

J’ai voyagé sur cette île triangulaire, ou plutôt cet ensemble d’îles. J’ai voyagé sur les sentiers escarpés, sur les plages, sur les falaises, dans les bourrasques de vent, le vacarme des lames s’écrasant sur les rochers, le clapotis de l’eau calme…

J’ai voyagé plus au sud encore, dans les 50ème hurlants, et puis dans le grand blanc de l’Antarctique, de la banquise, dans le bleu et le rose des glaciers, dans l’hiver austral et sa nuit qui n’en finit pas.

J’ai voyagé dans des tempêtes intérieures, dans les émotions et les sentiments des personnages, plus vrais que nature, forts et fragiles à la fois, intrépides et téméraires, renfrognés et ouverts. Dans La Mémoire des Embruns, il n’y a pas de héros. Chacun porte ses fractures et fait avec ses failles.

L’ensemble fut une belle exploration et une belle traversée. Et un chemin de découvertes, nées de recherches, du désir d’en savoir plus. C’est où ? (la Tasmanie donc, Bruny, Hobart, le Parc National du Freycinet…) C’est comment les puffins ?

Un puffin. Je crois que nous les appelons des Macareux (photo Wikipédia)

Il y a des livres que l’on referme un peu comme on les a ouverts, sans bruit, sans laisser de traces. Et d’autres que l’on peine à quitter, des personnages auxquels on s’attache, alors l’envie de prolonger le plaisir se manifeste.

C’est pourquoi j’ai ici écrit le mien…

Bonne lecture !

Bergame 18 04 19 et 20

Le funiculaire déverse son lot d’habitants, d’employés, ou de visiteurs qui se dispersent.

Chacun son chemin, son restau, sa terrasse, son église ou sa petite place, chacun son truc.

Puis les ruelles reviennent à la lenteur et au silence de l’après déjeuner, du temps des siestes.

C’était il y a un an,

C’était après Milan,

C’était Bergame et ses hauteurs.

Ici tout invite à la rêverie ou à la contemplation.

Les points de vue sur la ville basse,

Les façades des maisons,

Les jardins qu’on entrevoit,

Les portes que l’on a envie de pousser,

Que l’on pousse parfois,

Pour découvrir un patio ou un cloitre.

Et puis la vie derrière les volets clos.

La vie, oui.

Les murmures puis les bruits qu’on retrouve sur les places,

Les cris et les rires installés aux terrasses,

Des glaces en plein soleil,

Mille parfums.

Et mille autres douceurs.

La ville inspire, expire, chuchote, s’agite…

Et vit.

Et puis…

Bergame 2020

C’est le silence en ambulance,

Et les ruelles en peine,

Les murs qui suintent le chagrin.

Et les maisons désertées.

Combien de visages croisés hier,

Peuvent aujourd’hui sourire encore ?

Il semblait faire bon vivre à Bergame,

Et puis… une saleté de virus.

Alors j’espère que cette ville se relèvera,

Plus forte et fière,

Plus solide et solidaire…

 

 

De l’eau de La Bouille

Le ciel reflétait sur l’eau ses humeurs

Qu’il avait très changeantes,

Ici, un amas de nuages boudeurs

Engrisonnait le fleuve.

Là, les trompettes du vent

Avaient soufflé les cumulus tristes

Mais gardé quelques réserves,

Au cas où… la pluie.

Alors le bleu de ciel reprenait du terrain,

Et la Seine, du vert et de l’outremer.

Elle était haute, la Belle,

Et léchait les parapets.

Elle avait un air de mystère,

Une rondeur grondeuse,

Insondable et dangereuse.

Je ne peux passer sur ces rives,

Sans penser à Léopoldine Hugo

Et son malheureux naufrage.

 

Elle était belle la Seine, ce jour-là

Belle et cruelle un peu…

 

La Bouille, 8 mai 2019

La Scala

Un, deux, trois…

Quelques volées de marches à monter pour atteindre les sommets, là où le rouge est mis, et l’or aussi.

Brouhaha feutré, photos prises à la dérobée, crépitements, bavardage des habitués… Pour certains La Scala est une extension de leur demeure, ils y ont des loges à demeure…

L’éclat des bijoux fait écho à l’éclat du cristal qui pampille les lustres. Les yeux écarquillés, je goute l’atmosphère, j’imprime les images dans la carte mémoire de mon cerveau en ébullition.

La Scala de Milan ! Comme un désir qui s’étoile en teinte réalité. Comme un rideau qui se lève sur un rêve. Comme un bonheur partagé.

Manon Lescaut, de Puccini. J’ignore encore que je connais déjà, j’ignore encore que les airs me seront familiers, parce que je les ai déjà écoutés, appréciés, en d’autres lieux et d’autres heures… J’ai une culture opéresque pas du tout dantesque, plutôt éthérée, voire complètement évaporée. Et pourtant, les belles voix me chavirent toujours, et les chœurs me font frissonner…

Quand le rideau se lève, que la salle s’obscurcit, je retiens mon souffle. Très vite, je me laisse embarquer dans cette histoire de femme, histoire triste comme le sont souvent les histoires de femmes écrites par les hommes.

Je ne quitte pas ma place pendant l’entracte, j’ai encore des ors et du velours à explorer, l’air des Airs à respirer, et je n’ai pas envie de diluer les larmes de Manon dans quelque verre que ce soit.

Lorsque l’orchestre rejoint la fosse, que le rideau à nouveau se lève, je repars en voyage avec l’amour en bandoulière, un amour en grande difficulté.

Quelle n’est pas ma surprise de constater que c’est au Havre que Manon me ramène « All Le Havre is asleep. The time has come ! » Cela m’accroche un sourire, je m’enorgueillis de savoir que même Puccini connaissait ma ville !

Standing ovation quand l’opéra se termine, j’applaudis à tout rompre, je viens de vivre un moment d’une belle intensité, je viens de réaliser un rêve…

(La Scala de Milan, le 16 avril 2019)

Bien sur, ce n’est pas La Callas que j’ai entendue, mais c’est bel et bien un des airs de Manon Lescaut qui est ici chanté…

 

Réflexions sur Sable et Sel, Etosha National Park

Le soleil se levait à peine lorsque j’ai arrêté le moteur de la voiture auprès du point d’eau. Là, à l’écart de toute civilisation, j’observe les animaux venus s’abreuver avant de se mettre au frais, autant que possible, pendant les heures chaudes de la journée. Etosha National Park, Namibie, environnement d’une belle étrangeté, de sable clair, de sel, et d’arbustes décharnés, un paysage lunaire parfois. Sur le gris cendre du sol, ma voiture blanche ne dénote pas trop.

J’observe, respire, souris, m’émerveille, et l’esprit s’envole parfois vers la Lune, ou bien s’enfonce dans les profondeurs de la terre, le lieu y invite. Dans les allers retours de mes pensées, l’animal et l’homme se croisent, et naissent des questions.

Au bord de l’eau, déploiement d’impalas et de koudous, de zèbres et de girafes, de chacals à dos noir et de phacochères. Et puis un rhinocéros, et nombre d’oiseaux, au plumage discret ou coloré, probablement une myriade d’insectes et quelques reptiles aussi. Pas de prédateur à portée de sens, l’atmosphère est calme, tranquille, il règne ici une forme de sérénité, habillée de bruits paisibles, éclairée d’une lumière blanche à force de réfléchir le sel du sol. Ici, chacun vit sa vie, avec l’Autre ou à coté de l’Autre, unis par un objectif commun, boire, donc vivre, et soudés de fait contre l’ennemi, puisque l’alerte des Uns alertera aussi les Autres.

Moments précieux, débarrassés de tout superflu, épurés de toute frivolité, moments de retour à l’essence et à l’essentiel, je prends mon temps, sereine. Et les heures passent, seconde après seconde.

Lorsque je reprends contact avec ma réalité plastique et métallique et sa clé de contact, je réalise que mon véhicule carapace est complètement entouré. Que pendant que je me perdais en vues frontales et latérales, je n’avais pas ménagé mes arrières, et de nombreux animaux s’étaient, à leur tour, approchés du point d’eau.

Après un moment de panique réflexe, je suis littéralement encerclée, je souris à la vue des truffes, groins, et becs qui paissent, broutent, fouinent, bequettent, en s’ébrouant de ci de là. Je réalise que je ne suis pas envisagée comme une menace, et que, malgré mon allure étrange, toute de ferraille vêtue, et mes odeurs bizarres, malgré mes différences, je suis intégrée.

Dans la beauté nue de ce paysage, dans la tranquillité du moment, toute peur apaisée, le plaisir est intense.

Il faut repartir, se frayer un chemin. Je remets le moteur en marche, doucement, et patiente. Petit à petit les animaux s’écartent, sans heurt, et je peux reprendre ma route. Alors je me surprends à rêver que nous sommes nous aussi, les humains, capables de cela, d’accepter les différences, d’intégrer leur existence, et s’en enrichir. Vivre ensemble, les uns avec les autres ou seulement cote à cote. Que la mémoire revienne, que l’on se rappelle que nous sommes des maillons et, de ce fait, unis.

Se souvenir que « je suis parce que nous sommes ».

Et ne pas oublier d’aimer…

 

(nouvelle parue sous le titre ‘Bienveillance animale’, dans un recueil intitulé ‘Je suis parce que nous sommes’)

Une porte, et derrière…? Mystère

Fallait-il la pousser,

La laisser s’entrouvrir,

En franchir le seuil,

Tenter de découvrir,

Ce qu’elle cachait, là,

Derrière ses lattes de bois ?

Aurais-je pu deviner

Ce qui se déroulait

Au-delà des murailles

Quel autre univers,

Grouillait dans ces entrailles,

Vivait derrière ces pierres ?

 

Au cours de la balade,

J’ai trouvé porte close

Et close je l’ai laissée…

En marchant…

Ce soir-là, il y avait des lueurs étranges. C’était comme si le soleil ne savait pas où se reposer, ici, ou là, ou bien comme si le ciel avait invité plusieurs soleils à la fois…

Les villes de bord de mer ont ces lumières particulières qui vous attrapent l’oeil et vous l’écarquillent, Dunkerque ne fait pas exception à la  règle…