Epigrammes – Récits d’Objets

Un atelier d’écriture au Muséum d’Histoire Naturelle sur le thème : Récits d’Objets (objets des collections du musée)

Premier exercice : épigrammes


Objets : dents (non identifiées)

À tant vouloir croquer la vie

Tu as bien mordu la poussière

Et tu t’y es cassé les dents

***

Objets : perles (PA 994 moulage)

Quelle était jolie

La fille

Au cou de laquelle tu dansais

 

***

Objet : poterie (Neustrie 12-05-1960) MHNH000007

Petit pot de terre

À l’âge de fer

Intact tu es

Combat gagné !

 

 

***

Objets : flèches (moulage) Yport, néo récent – PA590

Ci-git la flèche

Rapide et acérée

Qui dans une langue s’est plantée

Et a fini par rouiller.

C’était dans une langue de vipère…

 

 


 

À l’origine, une épigramme (du grec ancien ἐπίγραμμα / epígramma signifiant « inscription ») est une inscription, d’abord en prose, puis en vers, qu’on gravait sur les monuments, les statues, les tombeaux et les trophées, pour perpétuer le souvenir d’un héros ou d’un événement. À partir du ive siècle av. J.-C., l’épigramme devient une petite pièce de poésie sur un sujet quelconque, imitant par sa brièveté les inscriptions, offrant une pensée ingénieuse ou délicate exprimée avec grâce et précision. Enfin, à partir du xvie siècle, le genre se spécialise dans le mot d’esprit : l’épigramme renferme généralement une pointe grivoise ou assassine.

Amour en Requiem

On s’est aimé tellement si fort,

Qu’on s’en est fait mal au cœur,

Au corps, à l’âme,

Et sont venues les larmes,

Les armes de mots ou de silence,

Les silences de mort.

On a pris l’amour à bras le corps,

On s’est frotté, fritté, très fort,

Ont jailli les étincelles,

On aurait aimé la flamme,

Seulement la flamme,

Mais on a eu le brasier,

On n’a trop rien maîtrisé,

On s’est cramé les ailes, n’est-ce pas ?

Comment de cet amour si fort,

Est né un champ de ruines ?

Le mystère demeure…

On s’est cogné les différences,

Et plutôt qu’elles nous augmentent,

Elles ont fait une soustraction,

L’amour moins la compassion,

Moins l’empathie aussi…

On a multiplié les heurts,

Menant à la division.

Je ne rêvais que d’étoiles,

J’ai vu trente-six chandelles,

Le goût du sang dans la bouche,

Mais plus assez dans les veines,

Trop de pression dans la tête,

La tension en ambulance,

Le chagrin en perfusion.

Quel que soit notre rhésus,

Il faut se faire une raison,

Notre amour est atteint d’incompatibilité.

Une maladie mortelle,

Et je veille à son chevet,

Espérant que sur sa tombe,

Fleurissent les fleurs du pardon,

De l’oubli et de l’espérance,

Et peut-être un jour aussi

Murissent les fruits d’amitié…

(Pour écouter l’enregistrement du texte, cliquez ici)

(Rubrique ‘Sous la contrainte’ : Atelier d’écriture ) 

D’autres travaux d’intérêt général…

C’était un atelier d’écriture, sur le thème ‘Les nouveaux travaux d’Hercule’. En cette période difficile, j’ai envie de le publier ici, parce que rêver d’un monde qui tourne bien, ça ne peut pas nuire… 

 » La Cour vous condamne à des travaux d’intérêt général dont la durée est indéterminée et fonction du temps nécessaire à l’obtention de résultats. »

C’est par cette phrase que s’achevait mon procès. Clémence de la cour, pas d’amende à payer, du temps à donner, et du temps, j’en avais. J’avais été arrêtée et mise en prison pour avoir, précisément, libéré de prison tous les oiseaux du parc zoologique. Tous s’étaient envolés, sauf les autruches évidemment. Si l’amour de la liberté donne des ailes, les autruches n’avaient apparemment pas le cœur sensible, elles ne décollèrent pas, tête dans le sable, tout occupées à se satisfaire du monde souterrain où elles avaient plongé leur bec.

***

J’étais entrée à l’atelier par un matin brumeux. La Dame qui m’accueillit, était belle, bien que marquée ici et là de cicatrices profondes. Une Dame sans âge, concentrée sur son ouvrage, je l’aidais, je faisais de mon mieux.

– ça ne tourne pas rond, non, toujours pas. Passe-moi une clé de 12 et une de 31, la clé de 24 aussi, on va tenter de ralentir la cadence, elle semble responsable de la mauvaise rotation.

Nous avons œuvré pendant un temps que je ne saurais évaluer, tant il était relatif à nos avancées, à nos doutes, à nos réussites, aux échecs rencontrés, à nos nouvelles tentatives …

Mais nous y sommes parvenues, nous avons réussi à desserrer les boulons du temps. C’était plus que nécessaire, tout allait trop vite, on ne maîtrisait plus rien, et surtout pas l’instant. Tout ce qui était neuf, nouveau, vieillissait à vue d’œil ; l’émotion et les sentiments n’avaient plus le temps de s’installer en profondeur ; la surface du globe était couverte d’une viscosité de miel ici, de fiel là… Nous en avons rétabli le PH, au plus près de celui de l’amour, fluidifiant ainsi l’ensemble qui pût, à nouveau, pénétrer les cœurs, jusqu’au cœur de la Terre.

Puis nous avons remis nombre d’humains à l’endroit, ils marchaient sur la tête. La plupart étant sur les sommets, on les repéra facilement, la chose ne fut pas compliquée. La rotation semblait se réguler, le travail était en bonne voie.

Ensuite, nous avons restauré la chaîne de solidarité, elle était cassée à de nombreux endroits. Notre émotion fut forte lorsque nous pûmes, enfin, réunir le maillon israélien et le maillon palestinien. Dans les canons syriens, nous avons planté en série des roses de Damas, leur parfum monta jusqu’à nous, jusqu’à provoquer l’ivresse et la liesse.

Enfin, répartir les couleurs, répartir le bleu et l’or, jusqu’alors concentrés aux mêmes endroits. De nos souffles légers et combinés, nous avons invité l’eau à se répandre pour mieux irriguer les terres et mieux nourrir les ventres, soigner les maladies aussi. Les richesses suivirent, richesses temporelles se mêlant aux richesses culturelles et spirituelles, il y en eut partout à proportions égales, l’équilibre s’installait.

S’élevèrent alors vers nous des millions de petites étoiles brillant au bord des yeux, le globe devint lumineux…

Et les cicatrices de Dame Nature semblèrent s’atténuer.

Un rêve, une utopie, mais je préfère largement cela à toute dystopie, même si, toujours dans le cadre d’ateliers d’écriture, la dystopie j’ai écrit aussi… A lire en cliquant ici, si vous le voulez… 

Du marronnier au sapin …

Texte d’atelier d’écriture sur le thème ‘Clichés et Poncifs’,

sujet : Rédigez un article de presse contenant au moins dix (peut-être quinze ?) des vingt-deux « clichés » proposés (voir liste sous le texte)

Ça y est, une fois de plus nous y sommes. Aux quatre coins de l’Hexagone, mais pas seulement, on chante ‘Il est né le divin enfant’, On s’apprête aussi à fêter l’année nouvelle, dès le soir de la Saint Sylvestre. Fêter les Sylvestre après avoir participé à la déforestation pour déguiser un sapin en arbre à lucioles domestiques, c’est un comble, mais le comble ne connaît pas la crise, lui.

La légende dit que le 25 décembre, Jésus crie, comme crient les enfants à la naissance, enfin il criait, c’était il y a plus de 2000 ans. Rassurons-nous, cela ne fait pas tant d’années que nous célébrons une naissance dont aucun registre d’Etat Civil ne fait mention. Non, il n’y a pas si longtemps que Souverains Pontifes et poncifs souverains se pressent sur la Place Saint Pierre, à Rome. La date du 25 décembre fut choisie pour faire la nique à une fête païenne en l’honneur du solstice d’hiver. Le paganisme ne passera pas, ainsi en décidèrent les hautes autorités qui invitèrent les marabouts et autres druides à revoir leur copie et leur calendrier festif. C’est ainsi que, petit à petit, le monde christianisé fut invité à passer de la célébration de la nuit la plus longue, et peut-être la plus ardente sous les couettes et duvets, à la célébration de la naissance d’un bambin pur produit de l’immaculée conception. Ce nouveau concept, pavé dans la mare, virage abrupt, finit par s’installer et par remplacer la grivoiserie du Solstice. Mais… à qui profite le crime ? A l’Eglise catholique, bien sûr, car depuis Jésus a le vent en poupe et joue dans la cour des grands, ses représentants aussi.

Pourtant, quelques siècles plus tard, cette tradition fit grincer des dents une autre religion. Les marchands du temple de la consommation voulurent, eux aussi, leur part de galette, qu’elle soit à la frangipane ou pas. Alors ils bottèrent en touche et mirent tout en œuvre pour renverser la vapeur.

Ainsi, à la croisée des chemins, un bonhomme tout de rouge et blanc vêtu, aux couleurs d’une célèbre marque de soda, vola bientôt la vedette à l’enfant Jésus, et les autres enfants devinrent rois. Adieu foi et religion, bonjour foie gras et dindons. Le sourire des enfants fut pris en otage par les requins de la finance, cette dernière représentant la partie émergée de l’iceberg.

L’ironie de l’histoire, c’est que le vieillard caracole en tête des personnages associés à Noël, alors que tout le monde sait qu’il n’existe pas. Et, cerise sur le gâteau, les temples se remplissent de plus en plus le dimanche, tandis que les églises, le même jour, se vident.

Néanmoins, la balle est dans le camp des consommateurs, attendus au tournant. S’enfoncer dans la crise, ou relancer la croissance, pour eux, le risque zéro n’existe pas.

Enfin, je ne vous apprends rien, les images ont fait le tour du monde.

Une affaire à suivre … l’année prochaine, à la même période !

 

De Flo G., envoyée spéciale sous le sapin, pour le Grincheux Magasine.

du-marronnier-au-sapin

 

Clichés et Poncifs à utiliser

« la cerise sur le gâteau »

« le vent en poupe »

« grincer des dents »

« la cour des grands »

« un pavé dans la mare »

« la croisée des chemins »

« caracoler en tête »

« l’ironie de l’histoire »

« revoir sa copie »

« attendu au tournant »

« ne connaît pas la crise »

« la balle est dans le camp »

« botte en touche »

« la partie émergée de l’iceberg »

« renverser la vapeur »

« les quatre coins de l’Hexagone »

« à qui profite le crime »

« s’enfoncer dans la crise »

« le risque zéro n’existe pas »

« une affaire à suivre »

« ces images ont fait le tour monde »

Je les ai tous utilisés !

Des mots et des valises…

Un atelier d’écriture en direct et en temps limité, avec pour consigne d’intégrer le maximum de mots valises de notre cru. Inspiration en forme de souvenirs du Cap de Bonne Espérance, où l’Océan Indien et l’Océan Atlantique s’affrontent et se mêlent, devenant ainsi un ‘océan valise’.

 

Version 2Pointe du Cap de Bonne Espérance, photo argentique numérisée

Face à la mer, les cheveux emberlibourrasqués de vents contraires, le visage embruns et rafales, je contemple, ébaubie par tant de beauterrassante. La force des éléments s’impose à tous mes sens. Je suis la goutte d’eau, le grain de sable, le soupçon de sel. Je me décompose et deviens le vent, dans une musique cacosymphonique …

Devant moi, ils dansent, deux océans pour une rencontre IndienAtlantique, crête d’écume sur bleu outremerveilleux.

Un pas de deux, un rock endiablé, une valse qu’a mis le temps, bras de mer embrassés, la côte en est fracationnée.

Là-bas, au large, les éléphanfarons de mer n’en mènent vraiment pas large. Phoquing life que les courants chambouleversent sans aménités. Pour ‘La complainte du phoque en Alaska’, c’est Beau Dommage mais il faudra repasser de l’autre coté de l’équateur. Parce qu’ici, c’est NinoFerrerisé, ‘On dirait le Sud’, et si le temps dure longtemps, c’est pour nous amener vers l’Antarctique, vers une Terre Adelidéalisée …

Et là où les yeux se perdent, étreinte horizontale. et tendres épousailles aquamarinazurées d’un ciel un peu timide et d’une belle Océane. Je crépuscule des yeux pour assister au coucher de l’Enfant-Râ dans le lit de sa Mer… Sous mes pieds, la roche rosit encore. D’humeur changeante, pleine de plais-Ire, soumise aux caresses pressantes du vent et aux coups de fouet des vagues, elle s’abandonnera bientôt à la nuit …

Et c’est sur cette roche, à la pointe du Cap, que du bout des orteils, je touche du doigt un rêvEspérance …

 

Pour écouter le texte, cliquez ici.

 

Et pour écouter Beau Dommage et sa belle Complainte, c’est là !

https://www.youtube.com/watch?v=TyVeNB0sC3k

 

Quant au Sud de Nino Ferrer, le voici !

https://www.youtube.com/watch?v=FgxwKEuy-pM

Humérus numérique

Texte écrit en octobre 2013 dans le cadre d’un atelier d’écriture sur le thème de la ‘fracture numérique’. La consigne demandait d’écrire un dialogue entre un ado geek et ses grands-parents, et de jouer avec humour sur la différence de champ lexical entre ces deux générations.

 

– Allo, Quentin ? C’est mamie. Bonjour mon petit, tu vas bien ?

– Mouais, ça va. Et toi ?

– Eh bien non, pas vraiment, c’est pourquoi je t’appelle. Figure-toi que ton grand-père a eu un souci avec son ordinateur ce matin. Ça l’a énervé, et il a fini par tout envoyer valser sur son bureau. Dans la tourmente, il s’est cogné le bras, et voilà… fracture d’un humérus !

– Problème avec l’ordi ? Fracture numérique, tu veux dire alors ? Avez-vous fait venir un réparateur ?

– Il n’a pas parlé d’une humérique, non, il n’a pas dit ça comme ça, mais bon… Et oui, bien sûr, nous avons fait venir le docteur ! (appeler le docteur ‘réparateur’, quelle drôle d’idée, il ne va pas mieux mon Quentin). Alors j’aimerais savoir si tu peux venir samedi après midi. Ton grand-père a besoin d’aide pour son dossier photos, et il n’a plus qu’un bras. Moi, je ne peux pas l’aider, je n’y entends rien, je suis une paire de bras cassés en informatique. Enfin, si j’ose dire.

– Ben non, samedi après midi j’ai un rendez-vous In Real Life* avec Puce Spring Rose, une meuf que j’ai rencontrée sur la toile.

– Springrose ? Elle est anglaise ? Tu vas où ?? C’est où Inrieullaïfe ? tu y vas en train ?

– Mais non, Mamie, je ne vais pas loin, j’y vais en R.E.R.. En fait, je vais aider une nana qui a un problème de smart-phone. Je vais essayer de la dépanner.

– C’est quoi une ‘Smart-faune’, une série ‘Jungle’ de la petite Mercedes ? Tu sais dépanner les voitures maintenant ?

– Pff ! Non, laisse tomber, Mamie. En fait, c’est un téléphone, qui fait des trucs que tu peux pas piger. Faudrait être smart pour ça ! Et, en tout cas, les téléphones, oui, je sais les réparer. Enfin … certains modèles, dont le sien. Faudra juste que je fasse gaffe à pas niquer la puce.

– « Niquer la Puce » !!!! Mais enfin Quentin ! En voilà une façon de parler et une façon de faire ! Je suis … stupéfaite !!!! Mais … euh … dis-moi, mon petit …. Enfin, comment te dire … dis-moi … quand  … quand tu ‘sors’, tu ‘sors … couvert’ ?

– Pas de panique, Mamie, t’inquiète, je ne sors jamais sans mon sweat à capuche !

– Non, mais … ce que je voulais dire c’est …. Euh … Ce n’est pas grave, nous en reparlerons. En attendant, oui, fais le maximum pour ne pas ‘niquer la Puce’.

– ???

– Quoi qu’il en soit, puisque tu ne peux pas venir samedi après midi, tu pourras peut-être le matin, si cela convient à papy. Je pourrai t’appeler ?

– Oui, oui, pas de souci, je ne bouge pas le matin, je serai devant l’ordi. Sauf bien sûr, si je suis eÏ ef keï bayo ! Non j’rigole.

– Eï ef queï bayo ? Tu parles Ouzbek maintenant, Quentin ??

– Lol ! Mais non, Mamie, AFK bio* veut dire ‘sauf si je suis parti aux toilettes’ !

– Quentin !!

 

 

In Real Life : ‘dans la vraie vie’, en opposition à l’espace numérique.

AFK bio (prononcer eï ef keï bayo): ‘Away From Keyboard’ + bio : parti aux toilettes.

 

Et la porte se ferme … (Territoires d’Enfance)

Le bleu glacé du ciel a laissé place à la nuit qui s’invite dans la pièce, à travers les vitres. Dans la cheminée, heureusement en service, le rouge et l’or crépitent et réchauffent l’atmosphère. Je suis épuisée. Je me suis mise à l’ouvrage dès les premières heures du jour, il faut que tout soit prêt à la fin de la semaine pour accueillir enfin ma nouvelle vie. 

D’abord lessiver la cuisine, ce qui m’a lessivée. Puis une couche de peinture sur les murs, du blanc parce qu’elle est petite, mais aussi de l’orange ‘lever du soleil’, pour de joyeux réveils et du peps. 

Puis j’ai dégainé la décolleuse à papier peint, je me suis métamorphosée en Calamity Jane du confetti récalcitrant. J’ai tiré sur tout ce qui bougeait, ppchit ppchit ça faisait, et ça ne bougeait pas en fait, ce qui m’arrangeait bien. Entre deux, j’enfilais mon costard de turfiste, ‘Je mise sur ce mur, fini dans trois quarts d’heure’, je misais sur des chevaux-vapeur, nul chevaux en vue mais de la vapeur, il y en avait. Je n’ai pas toujours gagné, mais ça me faisait du bien d’y croire. 

Entre chaque mur terminé, une bûche, parce qu’il fait vraiment froid en ce mois de décembre, l’hiver s’annonce rude, et un café réconfort. 

De chez ma voisine, une vieille dame que j’ai déjà croisée, monte une odeur de tarte aux pommes qui me met l’eau à la bouche et de la nostalgie au nez, odeur des tartes de mon enfance, cuisinées avec amour par ma mère. 

Ma mère … 

Mémoire olfactive qui me revient, son absence se fait sentir. Alors je décide de m’accorder une pause, fais un nouveau café, et, soigneusement, je coupe au cutter le gros scotch qui scelle un carton étiqueté ‘Albums photos’. Assise sur le canapé, café sur la table basse, j’observe avec tendresse ces souvenirs du temps joyeux où son rire tintait encore… 

Bon, il faut se remettre au travail, il n’y a plus qu’un mur à dénuder. 

À ma grande surprise, je découvre une porte camouflée sous les couches de papier peint, dont les coloris rappellent les modes successives. Je pousse l’escabeau, et son pied heurte un mécanisme au raz de la plinthe. Surprise ! La porte s’ouvre, l’entrebâillement m’aspire, et la porte se referme derrière moi. Dans l’obscurité qui envahit la pièce, mon angoisse est palpable. Petit à petit, mes yeux s’habituent et dessinent les contours d’une armoire, d’une chaise, et d’un lit. Sur le lit, une forme s’anime, camouflée sous une couverture. Je pousse un cri auquel un grognement fait écho. Alors s’élève une petite voix aux résonances familières.

– Laissez-moi tranquille, les Vagues ! Ne me touchez pas ! Si vous m’emportez, mon père et ma mère appelleront la police et viendront me chercher ! 

La peur ainsi exprimée, écho du silence qui étreignait la mienne, finalement me rassure. Je m’approche du lit, qui grogne toujours un peu, et m’assieds sur la chaise.

– Je ne m’appelle pas les Vagues, je ne vais pas t’emporter, n’aie pas peur. Et pourquoi crains-tu que les Vagues ne t’emportent ?

– Ma mère me dit toujours, quand je vais à la mer, de ne pas trop m’éloigner du bord, sinon les vagues m’emporteraient. Alors je dois faire attention, je scrute l’horizon, et guette leur bateau. Ce sont des méchants messieurs, les Vagues, puisqu’ils viennent emporter les enfants, les font grimper à bord ! On ne sait pour où, d’ailleurs, puisqu’on ne les retrouve jamais. 

Stupéfaite et en proie au trouble, j’insiste :

– Mais tu n’es pas à la mer, là, tu es dans ton lit !

– Oui, mais hier, à la télé, ils ont dit que des Vagues de froid allaient traverser la France, et moi j’habite en France.

Je ne peux réprimer un rire, la forme sous la couverture s’agite moins.

– Si tu ne t’appelles pas les Vagues, comment tu t’appelles ?

– Je m’appelle Florence.

Silence. La couverture-cachette s’abaisse un petit peu, dévoilant une bataille de mèches blondes et deux yeux.

– Moi aussi, je m’appelle Florence.

– Je sais, lui dis-je en souriant. 

 Ses yeux me sourient aussi.

– Dis, tu veux bien faire sortir le monstre qui se cache dans mon armoire, et le loup sous mon lit ?

– Oui, tu vas voir, c’est facile.

Alors j’allume la petite lampe qui diffuse une lumière douce dans la pièce. Le papier peint vert et la couverture violette retrouvent leurs couleurs. Je sais comment débarrasser la nuit de toutes ces créatures effrayantes. Je connais ce monstre d’étoffes et de lainages que l’obscurité transforme en forme immonde aux yeux boutons de nacre. Une simple pression sur la porte entrouverte suffit à enfermer l’odieuse bête qui, au matin, redeviendra simple pile de pull-overs, gilets, chemisiers, tee-shirts, petits amis qui réchauffent le corps. 

Reste à s’occuper du loup. À voix basse j’appelle : « Tom ? Tom ? Tu viens ? » et le petit chien sort du dessous du lit où chaque nuit il se réfugie. Il secoue son sommeil, peuplé peut-être de rêves papillons après lesquels il court, et se met à remuer la queue avant de sauter sur la couverture. La petite fille s’est redressée et le prend dans ses bras, enfouissant son nez dans le cou noir et blanc. À la vue de la chemise de nuit rose, je souris.

– Et maintenant, ça va ? Tu n’as plus peur ?

Je pose la question en caressant la tête blonde.

– Cela va mieux, oui, mais j’ai toujours ma grande peur, ma peur de quand je serai grande, ma peur de demain.

Mon cœur fait un bond dans ma poitrine, cette angoisse je m’en souviens si bien, ce vide à remplir de je ne savais quoi, ce grand mystère.

– Ne t’inquiète pas, ton demain est mon hier, et je te promets qu’il se passera bien … Tu devrais dormir à présent, te reposer, pour vivre ce beau demain en pleine forme…

Je la prends dans mes bras, mon nez dans les odeurs de l’enfance, du sommeil, puis dépose un baiser sur sa joue rose, avant de me diriger vers le rai de lumière que la porte, à nouveau entrebâillée, laisse filtrer. D’un sourire et d’un geste de la main, je referme la porte sur mon enfance… 

PRESQUE 5 ANS

***

Le café est froid dans ma tasse. Combien de temps me suis-je assoupie ? je ne sais pas, le feu s’est éteint, j’ai froid. Je cherche à tâtons la couverture violette, rien. L’album jaune ‘soleil de l’enfance’ a glissé de mes genoux et gît maintenant au sol, ouvert. J’en referme les pages, comme on referme une porte. 

 

J’ai fait un rêve étrange … 

Je ne suis pas si grande que ça …

J’ai froid.

Je suis soumise au vent, au vent du temps qui passe, et à l’humidité du fleuve qui s’écoule en un ruban sombre, à un jet de pierre d’ici. Les pieds toujours mouillés, je grelotte, je m’enrhume. Et si parfois je rouille, très souvent je dérouille sous l’assaut des bourrasques. J’ai cru parfois mourir, victime de la grippe des tempêtes ou de la grippe aviaire.

Jamais il n’est venu à l’idée des hommes de me couvrir un peu. Quelques couches de peinture glycérophtalique, comme de la poudre aux yeux, c’est tout ce dont je suis parée. Seul l’hiver, parfois, me couvre d’un manteau de neige. Si l’intention est bonne, le résultat n’est pas à ma hauteur, je suis glacée. Mais il paraît que je suis belle, toute d’éphémère blancheur vêtue.

 

J’ai peur.

C’est mon lot toutes les nuits, dès qu’on me laisse seule et que l’on éteint mes lumières. Seule la Lune m’éclaire. Elle pourrait me regarder avec condescendance, mais elle ne le fait pas. Elle est ma confidente, elle écoute mes peines avec bienveillance. Elle me rassure, elle me protège. Elle connaît mon chagrin d’avoir perdu mon père, Gustave c’était son nom, de moi il était fier. Il voulait que je sois la plus grande, que je sois la plus belle, il m’attendait avec impatience pendant ma réalisation.

Dans la journée, je joue avec les tout petits oiseaux, ils viennent me chatouiller et moi je les abrite, je suis leur deuxième nid, leur résidence secondaire. Mais souvent à l’aurore, ou bien au crépuscule, il y a des volatiles, pas du tout minuscules, qui viennent me harceler. Corbeaux croassant en résonances métalliques, ou mouettes rieuses riant de mes fils électriques, ils se moquent de moi, eux ne me trouvent pas belle. De leurs becs pointus ou crochus, ils viennent me torturer, s’amusant de l’effroi qu’ils réverbèrent en moi.

 

J’ai honte.

J’ai honte d’être exposée ainsi à tous les regards, dans ma nudité de métal. Je suis examinée sous toutes les coutures, on me touche, me caresse, tant de mains inconnues, tant de langues qui parlent de moi et que je ne comprends pas. Plantée comme une idiote sur cette grande esplanade appelée ‘Champ de Mars’, réveil au son du cor des écoles militaires. C’est un affront pour moi, je ne suis pas guerrière.

Quand on m’a dit ‘Paris’, j’ai presque sauté de joie. Je m’imaginais bien sur les hauteurs de Montmartre, entre Moulin Rouge et Sacré Cœur. J’aurais posé pour les artistes, les peintres m’auraient mise en couleurs, j’aurais été un modèle de sagesse. Mais les deux bâtiments ne voulurent pas de moi, prétextant que je leur ferais de l’ombre…

Alors je me pris à rêver de Notre Dame et son joli parvis mais il n’en fut pas question, la Dame Nôtre à elle seule, signa une pétition.

C’est ainsi que l’on décida de me mettre en scène sur les bords de la Seine, comme une vulgaire catin, une fille à soldats.

 

J’ai froid, j’ai peur, j’ai honte…

Tous ces humains me qualifient de Grande Dame, ou de Belle Dame. Ils oublient que, à l’échelle des autres monuments, Muraille de Chine, ou Pyramide de Gizeh, je suis encore toute jeune, je ne suis qu’une petite fille …

 

TEXTE TOUR EIFFEL

 

 

 

(Ré-écriture d’un texte publié dans le cadre des journées du patrimoine 2013, à propos de Dame Tour Eiffel)

Deux boîtes et deux couvercles

Deux boîtes et deux couvercles,

Comme des coffres à trésor,

Où l’amour scintille,

Précieux joyau du cœur,

Qui remonte jusqu’aux cils,

Et s’exprime en sourires.

2 BOITES 2 COUVERCLES 1

Deux boîtes et deux couvercles,

Comme des coffres forts,

Forts de la richesse,

De mille émotions,

Parfois dissimulées,

Au creux de doubles-fonds.

2 BOITES 2 COUVERCLES 3

Deux boîtes et deux couvercles,

Comme des boîtes de Pandore,

Abritant la misère,

Et les noirceurs du monde,

Où en guise de flamme,

Luit l’éclat d’une lame.

2 BOITES 2 COUVERCLES 2

Deux boîtes et deux couvercles,

Qu’on ouvre tant de fois,

Que l’humidité utile,

Finit par s’assécher,

Jusqu’au petit matin,

Où l’on ne les ouvre pas…

(Note : Le mot ‘paupières’ se traduit par ‘eyelids’ en anglais, ‘couvercles pour les yeux’, au mot à mot. Ce sont ces ‘couvercles’ qui m’ont invitée à associer les yeux à des boites, petites boites bien remplies et ouvertes sur le monde… )

Hermann, le flamand,

(Atelier ‘A la Kipling’)

Fils d’une simple mortelle de Flandre, et du dieu fleuve Okavango, Hermann le flamand était un bel oiseau au plumage d’un blanc immaculé, qui passait son temps entre la Belgique et l’Afrique australe.

Végétarien, il se régalait des beaux et bons nénuphars blancs qui fleurissaient sur le lit de son père. Tous les étés, cachée dans des herbes aquatiques, Phrodia la petite crevette, regardait Hermann avec admiration, le cœur en grandes palpitations. Il était si beau, si grand, si élégant… Lorsqu’il déployait ses ailes, le ciel semblait trop petit pour accueillir dignement cet oiseau de grande envergure.

Tous les hivers, lorsqu’il repartait rejoindre le pays de sa mère, où l’été aussi avait migré, le cœur de Phrodia saignait si fort qu’il débordait dans son corps. Elle était déjà la plus belle des crevettes, elle devint ainsi la plus rose, d’un rose flamboyant. Reverrait-elle Hermann ? Chaque année la question la taraudait.

Un jour, elle rassembla tout son courage et manda un entretien auprès du père du flamand de son cœur. Elle versa ses sentiments dans l’oreille du grand fleuve, et demanda à ne plus jamais être éloignée de son aimé. Le divin père, attendri de tant d’adoration dans une si petite créature, chercha une solution pour accéder à sa requête.

Alors, il proposa à la crevette de la transformer en nénuphar lors de la prochaine visite d’Hermann. Ainsi, son fils la mangerait, et pour toujours elle ferait corps avec lui. Phrodia rosit encore un peu plus de joie et d’enthousiasme.

Quelques mois plus tard, l’eau du fleuve s’enfonça de nouveau dans la terre et s’évapora aussi en brume légère, annonçant le retour de l’été dans cette partie du monde. L’Okavango divin entendit l’air se fendre sous la puissance des ailes de son fils, et se souvint de sa promesse. Phrodia devint nénuphar, le plus beau des nénuphars, d’un rose profond et rayonnant. C’était le seul nénuphar de cette couleur sur toute la longueur du fleuve.

Curieux, Hermann fut aussitôt attiré par cette fleur. Il la respira longuement et en aima l’odeur, délicieux mélange de parfum de crevette et de fragrance suave et sucrée de tendresse. Il la contempla, puis la mangea dans un mouvement délicat. Il fut aussitôt envahi d’une douce chaleur, son cœur battit plus fort et plus vite. Il se sentit pousser de nouvelles ailes et, lorsqu’il observa les siennes, Ô stupeur, elles étaient devenues roses, de la couleur du nénuphar. C’est ainsi qu’Hermann, le flamand blanc, devint HermannPhrodia, le flamand rose…

 

Depuis, les flamands qui viennent se reposer sur les berges du fleuve ne mangent plus de nénuphars, fleurs d’amour, mais aiment à retrouver l’irrésistible odeur et le goût de la crevette rose. Leurs ailes, par conséquent, en prennent la belle couleur. A moins… qu’ils ne rosissent de plaisir…

FLAMAND ROSE

(Texte très librement inspiré du mythe grec d’Hermaphrodite)

PIXELS EN DEFERLANTES…

PIXELS EN DEFERLANTES…

Ou du pouvoir du clavier, extension de la main.

 

Est-ce effet de distance ?

Force dans les doigts musclés ?

Les mots, comme une déferlante,

Se noient, empreints de vacuité.

 

On donne dans l’exubérance,

C’est gratuit, ça n’engage à rien

Le sens n’a plus d’importance,

Si on se comprend, c’est déjà bien…

 

Jamais nos regards ne se croisent,

Alors qu’importe la ‘vérité’,

Parfois l’auteure reste pantoise,

Devant nombre d’énormités

 

Ainsi, pour dire ‘bien’, c’est ‘divin’,

Et ‘délicieux’ revient à ‘mieux’,

Les ‘je t’aime’, comme des petits pains

Se vendent bien dans les moments creux.

 

On fanfaronne, on surenchérit,

A la belle blonde, demain une brune,

‘je t’aime aussi, ma (mon) chéri(e).

A la volée, caresses de plume.

 

Devant tant de hâblerie,

Souvent on reste interloqué,

De la langue, un tel mépris

Renvoie le poète au Littré.

 

Alors que l’amour qui se regarde,

Au fond des yeux, en tête à tête,

De ces redondances se garde,

Il se prépare à d’autres fêtes.

 

Et lorsque, d’un tendre ‘Ma Puce’,

Mon homme m’invite dans ses bras,

Je me contente, rien de plus,

De puciller, c’est déjà ça…

 

Et alors se dealent l’abondance,

Et les débordements divers,

Trafic d’émotions pour une danse,

Des plaisirs, en surenchère…

 

Et arrivent D’AUTRES DEFERLANTES…

Ou du pouvoir des doigts, extensions de nos chairs…

En réponse à un défi d’iPagination, exceptionnellement lancé sur Facebook, avec pour thème ‘Le blason’.

à retrouver ici

 

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Mes élucubrations, en réponse à Antoine…

Le musée du Rock de la Rochelle organise une manifestation pour la 33ème édition de la Fête de la Musique. 33 comme 33 tours, un nombre sillon, un nombre repère pour les amateurs de musique, de galette avant que le CD ne mette ce nombre à mal…

Un projet à retrouver sur le site du musée

Ma modeste participation :

 Elle dit que je divague, ma mère,

Que j’élucubrationne,

Dix vagues, c’est normal,

Quand on est à la mer.

J’ai l’horizon bouché, qu’il dit

Mon père.

Alors je regarde au-delà, plus loin…

Leur ligne droite j’en veux pas,

Je défie le ciel et l’océan,

Rien n’est trop grand,

Rien ne me fait peur.

J’ai vingt ans. A l’aube de ma vie,

Je crépuscule des yeux,

Devant leur bien-pensisme,

Leur conformisme.

Tandis qu’ils crépusculent des cieux,

Mes vieux,

Ils n’ont rien compris…

J’ai vingt ans, et demain m’appartient…

 

Et pour retrouver les ‘Elucubrations’ d’Antoine, c’est ici…

Après le paradis…

 

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On avait mis ma liberté en cage, moi qui avais couru sur les traces des antilopes, à travers la savane. J’étais devenu le plus rapide, je devais succéder au chasseur du village. À moi seul je nourrissais tant de ventres, l’enfant chétif devenu homme était enfin utile à ceux qu’il aimait, à ceux qui l’aimaient.

Quand Nameh posait sur moi ses grands yeux de faon, mon cœur s’accélérait comme pendant la chasse. Depuis que nous étions enfants, depuis nos courses folles et nos jeux innocents, nous savions que, un jour, nous serions unis comme s’unissent les grands. Elle était belle, douce, et gaie, sa peau et ses cheveux absorbaient les parfums des fleurs que je lui cueillais parfois. Elle et moi, nous étions heureux, promis à un avenir radieux …

Et puis ils sont arrivés, dans leurs bateaux géants, coiffés de voiles blanches, blanches comme l’écume à la commissure des lèvres lorsque le cœur s’arrête, lorsque le serpent a mordu. Blanches les voiles, de la couleur de la mort.

Ils ont mis le feu au village, après avoir volé nos pierres de couleurs glanées dans les sillons de notre terre. Les enfants ont hurlé sous les coups de leurs armes, les femmes ont pleuré toutes les larmes de leur corps, larmes mêlées de sang. Ces hommes, ces sauvages, ont enlevé les plus jeunes et les plus jolies d’entre elles, pour les emmener vers des destins de poussières. Nameh était la plus belle …

Alors j’ai connu les chaînes, les coups, le mépris et la haine. Sur leur bateau de crasse, j’ai vécu les pires outrages, le cœur fendu en deux comme les troncs de ces arbres qui alimentaient notre feu, le feu des temps heureux. J’ai fait un long voyage, par des vents détestables, des mers en colère, le vomir à la bouche, le goût du sang aussi. Nos dieux se rebellaient. En vain. J’ai vu mourir des frères, affamés, malades, les yeux révulsés, pauvres diables devenus inutiles, qui ne connurent de sépultures que la gueule des requins. J’ai appris le langage de mes bourreaux, un peu, les mots de l’humiliation, de la dégradation, le mode impératif du présent incertain et de l’avenir imparfait.

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On m’a débarqué enfin, sur une terre de grisaille, de pluie et d’ordures. J’ai fait les beaux jours de quelques scientifiques dont la mission majeure était de déterminer si, oui ou non, j’étais un homme, un humain. Puis on m’a baladé, de salon en salon, où j’ai fait rire les dames, rire jaune teinté de peur. « Quelle étrange créature ! » Ma différence devenue mon malheur.

Quand l’affaire fut réglée, mi-homme, mi-singe, ont-ils décrété, on m’a vendu à un cirque. De village en village, on m’a emmené. ‘Venez donc voir l’homme singe, la bête humaine’, c’est ainsi que l’on me présentait. Entre deux spectacles, aux basses besognes j’étais affecté, chaînes aux pieds, fouet au corps si mon ardeur faiblissait. Ma peau, de plaies vêtue, ressemblait de plus en plus à l’écorce d’un arbre meurtri ou à une terre sèche, oubliée de la pluie.

***

Mes rêves se sont éteints, privés de liberté, et ma vie, diluée dans l’amertume, m’abandonne. Plus la force de me battre, l’espoir au bord du vide, les oreilles écrasées d’insultes et de moqueries, les yeux brûlés d’humiliations, de leurs visages hilares, de leurs bouches ricanantes. Ma vie s’épuise, petite flamme soufflée par le vent de l’oubli. Je finirai aux chiens …

Nameh, Ô Nameh, où es-tu ma gazelle, ma tendre, mon aimée …

 

 

Puis la Terre ne suffît plus…


Ils avaient repoussé la notion de ‘Frontière’, pris possession de l’univers, une autre mondialisation.

Tout s’achetait, tout se vendait, comme avant mais plus encore. On spéculait sur les planètes, les étoiles, et même les trous noirs, le cosmos à portée de bourse, mais la fleur de cosmos, elle, avait disparu. Les monnaies avaient changé, seul le star-dollar et l’All-yen circulaient, circulaient mal, sur ce point, rien n’avait changé.

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Deux mondes s’opposaient, donc, deux mondes seulement, c’était tout ce qui restait. Chacun occupait un hémisphère, ils avaient tout colonisé, troposphère, stratosphère, mésosphère, thermosphère, exosphère, ionosphère et magnétosphère, toute l’atmosphère y était passée.

On était devenu ‘pro’ ou ‘counter’, alternativement, selon la bouche qui parlait, ‘pro’-‘counter’ ou ‘counter’- ‘pro’, ça dépendait.

Le pouvoir se transmettait par élection à un seul bulletin détenu par un seul grand électeur, le président en place. S’il n’était pas conservé, ce bulletin faisait l’objet de tractations sévères, il était vendu au plus offrant.

Sur un hémisphère ou l’autre, on filait droit, on filait doux, parce que les travaux forcés étaient devenus la sentence. Le commun des mortels n’était plus chair à canon mais chair à fusée, à navette spatiale, à catapultage de l’extrême.

Un pas sur le coté et on vous condamnait à l’exploration du monde élargi, cobaye pour Mars ou pour Mercure, Vénus ne chantait plus l’amour, plus personne ne chantait d’ailleurs. Evidemment, de ces régions inhospitalières, personne ne revenait vivant.

Ce que l’on appelait alors ‘sondage’ n’avait plus rien à voir avec une enquête d’opinion, non, nous n’étions d’ailleurs plus autorisés à avoir une opinion. Un sondage permettait de sonder une surface inexplorée, et encore inexploitée parce qu’inexploitable, pour en vérifier les caractéristiques. On envoyait alors des condamnés à mort sur la planète à sonder, ils revenaient, morts bien sûr, et chargés de plein de matières aussi. Ils étaient alors examinés sous toutes les coutures …

Certains pauvres bougres se trouvaient éjectés hors de leur trajectoire programmée, et venaient s’écraser près de nous, éclaboussant l’alentour d’autant de larmes de sang. La pourriture enflait, la puanteur aussi, l’air était devenait irrespirable. Pourtant on respirait encore, allez savoir comment, allez savoir ce qu’étaient devenus nos poumons …

De notre corps, nous ne savions plus rien. La procréation n’était plus qu’assistée. Nous naissions bébés éprouvettes et n’éprouvions plus rien. Les mots ‘père’, ‘mère’, avaient le même statut que le mot ‘dinosaure’, ils nous parlaient de préhistoire … ‘Tendresse’, ‘Amour’, étaient devenus des jeux, des jeux où l’on gagnait des jetons, et pour en gagner il fallait tuer le plus d’adversaires possibles.

A notre naissance, à notre sortie du tube donc, on nous recouvrait d’une seconde peau, électronique, à température constante de 15 degrés, truffée de capteurs qui disaient tout de nous, variations de température interne, émotions, besoins élémentaires, tout était transmis à des ordinateurs centraux. Ainsi, lorsque la maladie nous atteignait et s’avérait incurable, on venait nous chercher pour rejoindre les chaudières gigantesques qui alimentaient les villes en énergie. Ainsi, par la mort nous transmettions de l’énergie aux encore vivants.

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***

 Quand un morceau de météorite frappa FG-336-89-8-0, elle s’effondra et sa peau électronique se trouva déchirée par un angle saillant. Son torse était nu.

 

Je m’approchais d’elle, pour tenter de la secourir. Le quartier général m’ordonnait, dans mon oreillette, de la laisser au sol, elle était fichue, me disait-on, on allait venir la chercher pour l’emmener aux fourneaux. Elle était belle, j’avais déjà repéré la finesse de son visage lors de travaux effectués ensemble. Par la déchirure de son e.peau, je perçus la blancheur et la finesse de sa peau naturelle. Je ressentis alors une chaleur étrange à l’intérieur de mon être. Je m’enhardis à passer une main, doucement, entre les deux peaux. La sienne était douce, et je fus surpris de constater qu’elle était chaude. Sous la caresse de ma main, elle palpitait …

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L’Elle

A l’occasion d’une « Semaine de la francophonie dans le monde », le Ministère de la Culture et de la Communication avait proposé d’inventer une histoire, en y incluant les mots suivants :

AMBIANCER       À TIRE-LARIGOT     CHARIVARI      S’ENLIVRER    FARIBOLE    

HURLUBERLU     OUF  TIMBRÉ      TOHU-BOHU      ZIGZAG 

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Les hommes sont de Mars, les femmes de Vénus …

Quant à l’Elle, elle venait de …

Ben, on n’a jamais su. Elle a débarqué un beau jour dans la jungle urbaine, sans que jamais l’on ne vit le moindre  ‘i’ de sa carte d’identité.

D’aucuns la qualifièrent vite d’huluberlu, mais elle n’en avait cure, à ceux qui disaient qu’elle était timbrée, elle rappelait qu’elle était affranchie aussi.

Ce que les terriens de Mars ou de Vénus appelaient ‘vie’, elle l’appelait ‘chaviravi’, mais les humains n’y entendant rien, ils en firent un charivari. Elle ne savait pas aligner les événements, elle faisait tout en vrac, en zigzag, des bulles de vie comme des boules de billard, rebondissant en bandes, sans les bandes, car de cadre elle arrivait à se passer.

Une vie comme une bande-dessinée où il semblait faire bon s’enlivrer, dans des phylactères en pétillance, de SHEBAM en POW en BLOP en WIZZ ! Et Gainsbourg lui chantait …

Non, pas de comic-strip, en fait …

Un charivari de ouf, mais d’une folie douce …

Elle n’avait ni sa pareille, ni sa salsepareille pour vous ambiancer une soirée, avec son pote Casimir en Disc-Jockey. Elle savait distinguer le bon vin de la vaine ivresse, vous faisait des cocktails pas Molotov mais explosif quand même, mélange Tohu-bohu dans le verre pour accompagner un gloubiboulga aux Fariboles. Elle avait le rire sans commune mesure, le dispensait à tire-larigot, démesurément, parce que, sans rire, on sait que pour le rire, vite la mesure ment.

Une nuit, on entendit un big bang à sa porte, et au matin, elle n’était plus, elle avait disparu. Il ne restait de l’Elle que sa cape d’invisibilité, invisible, rien donc …

Si d’aventure vous la croisez, voulez-vous bien lui rappeler qu’elle me doit cent balles, quand même …

 

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