De l’eau de La Bouille

Le ciel reflétait sur l’eau ses humeurs

Qu’il avait très changeantes,

Ici, un amas de nuages boudeurs

Engrisonnait le fleuve.

Là, les trompettes du vent

Avaient soufflé les cumulus tristes

Mais gardé quelques réserves,

Au cas où… la pluie.

Alors le bleu de ciel reprenait du terrain,

Et la Seine, du vert et de l’outremer.

Elle était haute, la Belle,

Et léchait les parapets.

Elle avait un air de mystère,

Une rondeur grondeuse,

Insondable et dangereuse.

Je ne peux passer sur ces rives,

Sans penser à Léopoldine Hugo

Et son malheureux naufrage.

 

Elle était belle la Seine, ce jour-là

Belle et cruelle un peu…

 

La Bouille, 8 mai 2019

Omniboat stop

J’attendrai là, à l’arrêt,

Que le bateau passe me chercher.

J’achèterai un titre de transport,

Un billet pour le large,

Un aller-simple pour l’Horizon (ça c’est le nom de la station),

D’une durée illimitée,

Puisqu’elle se dérobe sans cesse, la station,

Et avec elle, recule l’Horizon,

J’adopterai le bruit des vagues, et me ferai bercer,

Ou bien chahuter par les flots,

Bousculer par les déferlantes, et je prendrai le ris,

Pour faire une révolution

Complète…

Alors je serai de retour

Dans 365 jours,

Un quart,

Si le bateau n’est pas en retard…

Naufrage

Le bateau avait tangué toute la nuit, bousculé par les vagues scélérates que formaient des courants contraires. Des craquements se faisaient entendre de partout, la coque était malmenée et ne résisterait plus longtemps sous le travail combiné des lames monstrueuses et de la violence des vents. Quelques marins étaient passés par-dessus bord, emportés dans leur tentative de maintenir le navire à flot. Les bourrasques qui fouettaient les voiles menaçaient de les déchirer à tout instant, et se faisaient écho dans de terribles mugissements. La mer était une furie dont les hoquets absorbaient les hommes, dévoraient des vies, et dont l’escorte de fantômes terrorisait les malheureux encore debout, en les enveloppant de sifflements diaboliques…   Geoffrey s’était accroupi dans un coin, derrière une barrique d’eau presque vide qui le protégeait un peu de la colère des cieux. Il pensait à Mathilde, sa douce Mathilde, qui l’attendait au port. Il revoyait ses bras suspendus à son cou lors de leur dernière étreinte. Cette nuit-là, il lui avait fait un enfant. Il le savait, tout comme il avait su de quelles étreintes étaient nés Jules et Louise. Il devait résister, il fallait qu’il revoie Mathilde, leurs deux bambins, et qu’il accueille l’enfant à venir. Tout, autour de lui, n’était que capharnaüm, le navire semblait n’être plus qu’un amas de bois et de toile, l’espace s’était rétréci, et la peur tenaillait le ventre de Geoffrey.  Soudain, le bateau heurta un écueil et se déchira dans une secousse monstrueuse qui envoya tout valser par dessus bord, y compris Geoffrey accroché à sa barrique… L’instant d’après, il était mort…

*      *

*
Cote de la Namibie 1991 - ok

(Photo argentique numérisée)

  Enfin, c’est ce qu’il crut. Quand son front avait heurté le bord du tonneau, il avait perdu connaissance. Inconscient, dans sa tête défilaient des images heureuses, de sa femme, de ses enfants, de leur maison où il faisait bon vivre entre deux expéditions… Le Paradis, ce devait être ça le Paradis…   Il fut réveillé par le bruit des vagues et la sensation d’une douce chaleur. La vie ne lui avait pas lâché la main, il était sauf, et heureux de l’être… Le bateau avait sombré au large des cotes de l’Afrique Australe, mais où était-il exactement ? Difficile à dire. Une brume enveloppait la côte qui l’avait accueilli, brume que le soleil dissiperait bientôt, il semblait vouloir percer avec ardeur… Le sable était fin et clair, humide sous lui… Il rassembla quelques forces pour ramper un peu plus haut sur la plage, et se mettre à l’abri de la marée. Sur le sable sec, il se laissa aller de nouveau au sommeil qui lui hurlait aux yeux…

La chaleur était montée tandis que la mer descendait encore, et la brume avait laissé la place à un ciel tout bleu. C’est avec un sourire qu’il accueillit cette douceur de l’air à son réveil, c’était si réconfortant après cette rude tempête. Il avait soif, cependant, et se releva pour partir en quête de quelque chose à absorber. Son sourire se figea lorsque Geoffrey découvrit son environnement. Du sable, sur la plage, mais pas seulement. Du sable à perte de vue, du sable clair, du sable blond, qui brûle les yeux et anéantit les espoirs… Pas un arbre, pas un buisson à l’horizon ! Pas d’eau, pas d’ombre, pas d’humain, donc… Il avait échoué au plus mauvais endroit possible ! Echapper à la noyade, à un trop plein d’eau, pour venir mourir de soif dans le désert, le sort s’acharnait contre lui. Des larmes se mirent à couler de ses yeux. Instinctivement, il les léchait au passage, maigre breuvage pour une grande détresse… Alors il songea au tonneau qui lui avait sauvé la vie. Peut-être avait-il lui aussi échoué sur la côte ? Peut-être restait-il un peu d’eau dedans… ? Peut-être lui sauverait-il la vie une seconde fois ? Il se rapprocha du rivage, scrutant les alentours dans l’espoir d’apercevoir la sainte barrique, en vain… Il était si absorbé qu’il n’entendit pas le bruit des pas de velours se rapprocher de lui, et il ne sentit pas la présence du fauve qui l’observait. Il émit un seul cri de surprise et de douleur lorsque les crocs du lion se plantèrent dans sa gorge …   Dans le désert, les lions aussi ont soif… et faim.

NAUFRAGE OK

(Photo argentique numérisée)

  (J’ai situé cette histoire sur les cotes de la Namibie, là où les courants froids épousent la chaleur du sol et s’épanouissent en une danse de brume épaisse, là aussi où le désert se jette dans la mer… On dit de la Namibie que c’est le seul endroit où l’on peut voir un lion manger une otarie. L’homme est une otarie comme une autre… )

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J’habite un port…

PORT 1

J’habite un port…

Un port, c’est des fragments du monde entier en visite à domicile, des cargos de tout pavillon, lettres rouille crasse, dégoulinantes sur les coques délavées. C’est des containers, boites de métal de toutes les couleurs pleines de trésors multicolores, Made in Ailleurs. C’est des bassins, des quais, des écluses, des ponts tournants ou à bascule, des grues et des portiques, des camions qui font la nique aux voitures plus vulnérables. C’est un lieu qui grouille, fourmille, s’agite au rythme des départs et des arrivées. Ça caresse les narines, ça sent l’huile et le métal, la graisse et la rouille, les gaz d’échappement et les embruns. Ça pue, oui, mais d’une puanteur noble.

Avant, c’était un port ouvert, on y circulait à découvert, on voyageait de navire en navire. Et puis, le temps a déroulé son chapelet de mesures sécuritaires. Aujourd’hui, il faut montrer patte blanche, être autorisé à y circuler. J’y travaille de temps en temps, et j’y ai donc mes entrées. Badges pour barrières qui se lèvent, salutations des gardiens en uniformes, l’affaire est sérieuse… Je joue le jeu, je me prête aux rituels avec le sourire. À vrai dire je me sens un peu privilégiée. Qu’importe les formalités obligatoires, elles n’entravent pas les rêveries entre les quais, l’émerveillement devant le soleil levant qui découpe les coques monstrueuses et reflète le ciel à la surface des bassins.

Dans le dédale des voies de circulation, la route débouche parfois face à un quai où est amarré un géant d’acier. Et j’imagine que les portes des cales vont s’ouvrir, comme sur un ferry, pour me laisser embarquer vers une longue traversée. « Tanzania » c’est écrit, Tanzanie, oui … pourquoi pas ….

J’habite un port et j’aime ça….

PORT 2