Je te cherche toujours…

Je t’ai vu aujourd’hui, à Berck Plage. Tu étais avec une femme plus âgée que toi. Tu avais vieilli toi aussi, un peu. Mais j’ai reconnu ce même menton volontaire, et toujours l’élégance.

Je t’ai vu aujourd’hui, à Berck Plage.

Et puis non, ce n’était pas toi.

Je te vois souvent, tu sais ? Je te reconnais, de face ou de profil, le sourire, une mimique, ou un éclat de rire.

Je te vois. Dans des concerts, des festivals, des bars, des magasins… Ou dans la rue, tout simplement.

Alors je m’arrête, te regarde. M’apprête à te héler, à te dire bonjour, à discuter avec toi…

Et ma mémoire me rappelle.

Mais non

Ce n’est pas toi.

Ce ne sera plus jamais toi. Ici.

Ça fait un an, deux mois et quelques jours que tu as pris la clé des champs, un aller sans retour. Un voyage vers des cieux plus cléments. Une autre liberté…

Et je te cherche toujours,

Mon très cher frère

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Mémoire

Je voulais vous parler d’un truc, mais je ne me souviens plus quoi.

Attendez, avec un peu de chance ça va me revenir…

La mémoire, voilà, c’est ça l’affaire qui me préoccupe.

Il me semble que ma mémoire est devenue un grand trou noir dans l’espace, un gouffre, un précipice dans lequel mes neurones glissent et se perdent, tandis que mes synapses collapsent.

C’est comme si mes souvenirs étaient partis en vacances, sans moi, en attachant ma chienne de vie avec une chaine, au pied d’un chêne centenaire, sur le bord d’une autoroute. Et depuis, j’erre dans les méandres de ma carte mère…

De nature pipelette, j’ai toujours eu du mal à me retenir de dire, mais à présent ce sont mes textes que je peine à retenir.

Elle a pourtant eu son heure de gloire, ma mémoire, du temps d’après les dinosaures mais d’avant les prompteurs où j’étais souffleur, enfin souffleuse, dans un théâtre amateur.

On jouait « On ne badine pas avec l’amour », de Léonard de Musset… Pardon, Alfred de Musset. J’en connaissais, bien sur, le texte par cœur !

 » Le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange «  ; Acte II, Scène 4.

Je soufflais bien, je soufflais fort, il paraît qu’on n’entendait que moi, planquée derrière les rideaux.

Mais ça, c’était avant. Avant que ma mémoire ne s’abîme dans des océans d’oubli, et que mes souvenirs ne tombent en ruines. Aujourd’hui je vis en Amnésique… Je fais des rêves mnémotechniques dont mon réveil ne retient rien, et pour gérer mon quotidien, je recours à des mémos postés sur des post-it. Ça aide un peu, mais pas toujours…

Pas plus tard qu’hier, j’étais invitée à un anniversaire, une soirée à thème mais j’avais oublié lequel. Western choc ou Celtic chic ? Incapable de m’en souvenir, je suis partie avec mon kilt et mes colts, pour constater, finalement, que c’était une soirée Bisounours. Alors, évidemment, j’ai eu l’air décalé…

Que faire ?

Ma pensée semble dépenser sans compter mon capital souvenance, le catalogue de mes souvenirs rétrécit à vue d’œil, tandis que le répertoire de mes mots se dilue dans les flots … Mes facultés ne me permettent plus d’analyser les annales, j’oublie tout, ou presque, et pour mémoriser quoi que ce soit, il faut que je me recueille sur mes recueils…

Vous le voyez bien aujourd’hui, je suis attachée à mes pages, ligotée à mes notes, et bien incapable de vous dire un texte sans lire ce qu’ici même j’ai consigné…

Alors, s’il vous plait, pas de rappel parce que de ça, je ne saurais me rappeler…

Cela dit, il me semble me souvenir que je voulais vous parler d’un truc…

Synapse Corridor…

Grand Frère, Petit Frère,

Six ans de différence, quand on est vieux, c’est peu, dans l’enfance c’est tout un monde, presqu’une vie.

Moi pas née, toi six ans. Est-ce que tu m’attendais un peu, ou pas du tout ?

Moi six ans, toi douze, mes poupées et chiffons contre tes 400 coups et tes croutes aux genoux. Est-ce que tu m’aimais un peu, ou pas beaucoup ?

Quel bambin tu as été, je n’en sais rien, tu l’étais avant ma naissance. Je sais ta sensibilité, par Maman racontée… Mais pour le reste… rien… trop de différence d’âge, pas de jeux en partage, et un pan d’histoire en moins, comme un trou dans la mémoire.

Tumultes d’adolescence, et vinrent les chamailles, disputes et désaccords, quête de sens à ce charivari ambiant, parcours initiatiques, partages lectures et musique, mes goûts façonnés par les tiens, en adoption ou opposition. Neil Young et ‘A Heart of Gold’, tu aimais ça, j’aimais bien aussi…

Dans la fragilité de cet âge où l’enfant n’est plus, et l’adulte pas encore, j’ai pris conscience de tes ailes. Déployées au-dessus de moi, protection rapprochée, parfois contraignante, mais toujours bienveillante, pudeur rugueuse en surface, de l’amour déguisé.

Adultes devenus, palabres et désaccords encore, nos chemins qui se croisent et se décroisent aussi, fils tendus, parfois lâches, parfois tissés serrés… Face à face dans le luxe de la discorde, cote à cote dans l’urgence, le bon sens, et le retour à la concorde. Nous étions là l’un pour l’autre, quand il le fallait. J’ai connu quelques hôpitaux au chevet de ta santé fragile. Et toi quelques magasins de matériaux au chevet de ma maison toute cassée. À présent, chacun de mes murs porte tes empreintes.

Et puis il y a eu ce dernier hôpital, trop d’épreuves, trop longtemps, opérations à répétition, ton petit cœur a lâché, nos mains se sont lâchées, mon cœur serré, serré. On avait tout vécu ensemble ces dernières semaines, même si tu étais seul à subir les douleurs physiques.

Ça fait un an aujourd’hui, Petit Frère, Grand Frère, une année particulière vu tes dernières volontés. Une année en tourmente, je t’espérais en paix, sans savoir si tu pouvais l’être. Moi j’étais comme en suspens. Et la semaine passée, dernier ‘rendez-vous’, en terre toute inconnue, en territoire perdu, chagrin en bandoulière, et esprit retourné. J’espère que tout est bien pour toi maintenant, et j’espère pouvoir m’apaiser…

Tu es

Dans mon esprit,

Chaque jour,

Dans mon cœur aussi…

Je t’

 

 

(P.S. : Je prends soin de ta princesse,

Elle est bien dans ma maison,

C’est un précieux héritage

Merci frangin)

 

 

 

Cloches et Glas

Elle a la tête courbe,

La stèle,

Comme pour adoucir la pierre,

Et arrondir les angles

De l’Histoire

Qui aimerait une autre Mémoire,

Un passé pas si sombre

Et moins de sang versé,

Noirci par les années,

À se voiler la face

À tenter d’oublier que le port n’était pas

Que de coton

Et de café,

À passer sous silence,

Les cales hurlantes et tourmentées,

De la douleur des hommes,

Des souffrances des femmes,

Et des pleurs des enfants

Esclaves des marchands

Sans âmes

Infâmes.

Maigre stèle,

Petite,

Pour grande honte.

(Esplanade Guynemer, plaque commémorative)

Le brevet de 23 mètres

Elle est là, sur le bord du bassin, tremblante sur ses jambes trop longues et trop maigres, submergée par la trouille.

C’est la première année que sa classe participe aux cours de natation. Elle a donc appris à nager, elle connaît les mouvements à faire pour brasser l’eau, mais elle n’arrive pas à décrocher du bord du bassin si elle n’a pas de bouchons. Et malgré les bouchons, elle ne quitte pas le premier couloir. Ainsi, en cas de panique, elle peut se raccrocher au bord. Encore.

Ce n’est pas qu’elle n’aime pas l’eau, non. Quand on la laisse tranquille, sans imposer des exercices, elle s’y amuse bien au contraire. En particulier dans le petit bassin, avoir pied, ça booste l’assurance. Ce qu’elle déteste par dessus tout, c’est le contact brutal avec l’eau. Sauter dans l’eau est une torture, plonger elle ne l’envisage même pas ! ça lui fait mal aux oreilles, au nez, aux yeux, elle panique et s’agite comme un poisson rouge hors de son bocal.

Mais aujourd’hui c’est le jour du brevet de 25 mètres brasse. Et c’est le grand saut. Parce que, non, on ne descend pas par l’échelle, on se jette à l’eau. Les consignes sont données : premier essai pour tous les volontaires, puis deuxième essai pour les recalés du premier. En cas de problème, le maître nageur suit avec une perche à laquelle on peut se raccrocher. Ceux qui ne veulent pas tenter le brevet vont s’asseoir sur les gradins.

Quelques camarades, terrorisés, s’extraient du groupe et suivent la consigne. Ils encourageront les copains. Elle s’apprête à les suivre, penaude, quand le Maître Nageur la retient doucement.

« Tu es sure que tu ne veux pas tenter ? Tu sais nager, et je suis sur que tu peux le faire. « Il est souriant et semble confiant. Elle lève la tête et dit sa terreur de la tête qui cogne l’eau , et la douleur dans les oreilles. Il sourit à nouveau. « Alors ce sera le mauvais moment à passer pour le plaisir ensuite de fendre l’eau, et le brevet à l’arrivée. Et si tu n’y arrives pas la première fois, tu pourras essayer à nouveau ».

Si l’adulte a confiance en elle, elle peut essayer de rassembler ses forces. Pour le remercier de sa confiance peut-être. Et ne pas décevoir. L’institutrice lui sourit aussi.

Elle est là, sur le bord du bassin, tremblante sur ses jambes trop longues et trop maigres, submergée par la trouille.

« A trois, tu sautes, ok ? « Un timide hochement de tête indique que la consigne a été reçue.

« 1… 2… 3 ! «

Soudain, le ciel et la terre, et toute l’Humanité, disparaissent. Les Quarantièmes Rugissants et les Cinquantièmes Hurlants ont convergé en une vague immense afin de l’engloutir. En-dessous d’elle, il n’y a plus rien, plus rien qu’une infinie masse d’eau, et peut-être des requins. Elle va mourir, c’est sur.

Après des heures et de heures à battre des pieds pour retrouver la surface, elle voit une chose brillante, argentée, comme un trésor à attraper. Elle pose une main dessus, puis deux, ouvre enfin les yeux, exténuée. À l’autre extrémité de la perche, le même visage souriant. « Tu vois, tu l’as fait, tu as sauté, c’est super ! »

Elle n’a fait que ça, plonger, suffoquer, boire la tasse, suffoquer encore, manquer de se noyer, avant de se raccrocher à la vie en forme de tube métallique. Elle s’est à peine éloignée du rebord, alors elle se laisse glisser jusqu’à l’échelle, et retrouve le monde, avec un regard neuf, lavé aux larmes et au chlore. L’institutrice et quelques camarades la félicitent d’avoir essayé.

Elle n’a pas de problèmes à l’école, elle apprend facilement et retient bien les choses, surtout quand elle peut y mettre du sens. Elle n’avait, jusqu’à lors, jamais testé sa pugnacité face à la difficulté. Dégoulinante et grelottante, elle va prendre sa place dans la file pour le deuxième essai. Elle est devenue muette, tournée sur ses émotions, ce cœur qui bat trop vite, et cette respiration agitée. Elle ferme les yeux pour mieux se concentrer. Et puis c’est son tour à nouveau…

Elle est là, sur le bord du bassin, tremblante sur ses jambes trop longues et trop maigres, habitée d’une autre détermination.

Un dernier regard vers le sourire du Maître Nageur, le nez pincé entre deux doigts, les yeux prêts à se fermer, la bouche déjà close.

« 1… 2… 3 ! »

Elle saute, et l’eau ouvre un passage pour mieux la laisser glisser. La sensation est toujours aussi désagréable, mais la peur est mieux maîtrisée, la panique s’est diluée. Et elle n’a pas, cette fois, perdu le monde à la surface. Elle sait qu’il y aura un ‘après’. Dur, mais bref moment à passer…

Lorsque sa tête jaillit de l’eau, elle rassemble ses leçons pour tenter de bien coordonner ses mouvements, et avancer. Elle est souriante, heureuse d’avoir vaincu sa terreur et d’avoir découvert pour cela des forces insoupçonnées. Envie de rire et de pleurer à la fois. Ce trop plein d’émotions finit par avoir raison de son énergie, et elle saisit à nouveau la perche. Deux mètres la séparent du bout du bassin. La déception d’avoir renoncé si près du but n’entame pas sa joie d’avoir apprivoisé sa peur.

Une tape sur l’épaule au sortir du bassin, le Maître Nageur la félicite. « Bravo !! Tu y es presque arrivée ! » L’institutrice la félicite aussi. Des yeux, elle parcourt la distance qu’elle a effectuée.

Même si, ce jour-là, elle a échoué au brevet de 25 mètres, elle a gagné un brevet de 23 mètres de peur vaincue…

La tarte aux quetsches

Abaisser la pâte sablée, foncer un moule à tarte,

Piquer le fond avec une fourchette…

Karma police, arrest this man

He talks in maths …

Où es-tu ?

Que fais-tu ?

Que devient ta vie ?

Questions tartes piquées à la fourchette…

… He buzzes like a fridge

He’s like a detuned radio

… faire cuire à four chaud (180 °) pendant 10 minutes.

Puis laisser refroidir un peu. Pendant ce temps …

10 minutes 3 mois, 3 ans,

Fusion à 37 °, confusion,

Rupture, dérupture

Retrouvailles, l’inconnu sur le quai.

Karma police, arrest this girl

Her Hitler hairdo is …

… laver et dénoyauter les quetsches.

Les mettre dans un grand bol, et saupoudrer de sucre roux …

…Making me feel ill

And we have crashed her party

Nos mains, nos peaux, nos émotions,

Rien. Nada, néant… le gouffre s’élargit,

Et avec, la distance.

Le sucre de ta bouche s’est mêlé à l’amer.

This is what you get

This is what you get

This is what you get when you mess with us

… Mélanger les prunes avec le sucre pour bien les enrober.

Saupoudre le fond de tarte de semoule de blé fine …

Histoire en dérobance,

Dans le fond comme sur les bords,

Nous sommes prêts, tous les deux.

Il nous reste tant de vies à vivre.

Karma Police

I’ve given all I can

It’s not enough

… pour absorber le jus des fruits à la cuisson.

Déposer quelques noisettes de beurre mélangées …

I’ve given all I can

But we’re still on the payroll

L’heure n’est plus à nous séduire,

Mais à rire, de nous, de tout, de rien.

Et à une autre complicité,

D’autres histoires à raconter…

This is what you get

This is what you get

This is what you get when you mess with us

… avec du sucre sur la semoule, bien répartir…

Disposer harmonieusement les fruits, face plate au-dessus…

And for a minute there, I lost myself, I lost myself

And for a minute there, I lost myself, I lost myself

Il y eut un nouveau quai,

Deux directions, vers deux ailleurs,

Deux allers sans retours, et sans se retourner.

Un dernier signe de la main, et se quitter en paix.

For for a minute there, I lost myself, I lost myself

For for a minute there, I lost myself, I lost myself

Phew, for a minute there, I lost myself, I lost myself

… et faire cuire 20 à 25 minutes, thermostat 6.

Déguster tiède.

For for a minute there, I lost myself, I lost myself

For for a minute there, I lost myself, I lost myself

Phew, for a minute there, I lost myself, I lost myself

J’écoute Radiohead, in the kitchen,

Cœur souriant, esprit vagabond et léger,

J’aimerais que tu me manques,

Mais non. Simplement …

For for a minute there, I lost myself, I lost myself

For for a minute there, I lost myself, I lost myself

Phew, for a minute there, I lost myself, I lost myself

En faisant cette tarte aux quetsches,

Je me demande,

Ce que tu deviens …

Si tu vas bien, si tu es heureux…

Dis-moi.

Et si l’amitié est restée …

tarte-aux-quetsches

15 septembre 2013

 

Anastasia, Musée Juif de Berlin

C’est autour d’une borne interactive que je la rencontre. J’y suis arrivée juste avant elle. Elle semble impatiente de manipuler l’appareil, alors je lui propose de jouer ensemble. Elle acquiesce avec le sourire édenté d’une enfant de huit ou neuf ans et des petites lumières dans les yeux. En route pour le XIVe siècle, nous allons préparer les bagages d’une dame juive qui part en voyage. Nous devons sélectionner huit ‘objets’ parmi seize.

 

1 Le jeu

 

Anastasia a un débit de paroles tel celui d’une rivière bouillonnante à laquelle aucune incisive ne fait barrage. « Et mon petit frère… blablabla… », « Et ma grande sœur ceci…. », « Et à l’école cela…. », « Alors, hier nous avons…. ». Elle est rafraîchissante de vitalité dans ce lieu plutôt solennel, aux couleurs de béton silencieux.

 

Un lapin. Voilà sur quoi se porte son premier choix. Devant mon air surpris, elle m’affirme que, si elle avait un lapin, elle ne l’abandonnerait pas pendant les vacances et l’emmènerait donc en voyage avec elle…. Alors, un lapin … vu de sa hauteur, oui, évidemment…

 

Elle sélectionne ensuite le téléphone portable ! Tandis que je lui explique que, au XIVe siècle, les portables n’existaient pas, le basalte de ses yeux se teinte d’incrédulité.

 

Après concertation, discussion, et autre ratiocination, saupoudrées de rires en éclats, nous parvenons à boucler les valises de la Dame. Le temps a bien filé, la grande sœur d’Anastasia est venue la chercher. La libellule au teint de miel, aux cheveux noirs et aux yeux sombres, m’envoie quelques sourires en étoiles, et une brassées de mains agitées pour un au-revoir.

 

Si ce musée est empreint de gravité, sobriété, et mémoire, il est aussi porteur d’espoirs.

 

ANASTASIA 2Arbre à vœux pour un monde meilleur. Ça n’est pas difficile de le remplir….

Et l’on y rencontre des adultes, mais aussi des enfants, petites loupiottes d’aujourd’hui, mais adultes éclairés en devenir….

 

ANASTASIA 3

Musée Juif de Berlin, déambulation…

 

 

Carnet de route ‘Berlin’ à suivre… :

C’était comment, Berlin, avant ?  :  ici,

La Tour de Télévision : ici,

Un peu d’architecture : ici,

Prenzlauer Berg en ombres et lumières : ici,

Gertrud : ici,

East Side Gallery : ici,

Palette Berlinoise : ici,

Poudre de Berlimpinpin : ici,

voire Le Dôme du Reichstag :  ici,

Street Art in Berlin : ici,

ou Nefertiti, Berlin :  

Et Lumières de Berlin :  !

Gertrud, Berlin.

Quand il se pencha pour embrasser affectueusement le front de sa mère, Anton vit un sourire éclairer son regard. Il en fut heureux, tant il était habitué à la tristesse bleutée qui habitait ses yeux, depuis ce maudit jour d’avril 1945 où son père avait péri sous les bombes. Alors, ses cheveux avaient pris la couleur de la cendre qu’était devenue sa vie de femme. La Mère, elle, était restée debout, digne, courageuse et affectueuse… mais triste. Malmenée par la vie, elle avait vieilli trop vite, et à 55 ans, Gertrud en paraissait dix de plus.

 

– Viendras-tu déjeuner avec moi demain ? Je pourrai faire tes boulettes préférées.

– Hmm, si tu me prends par les sentiments du ventre… ! Je viendrai, oui, avec plaisir. Et puis nous irons manger une pâtisserie si tu veux, ça te fera prendre l’air.

– J’aimerais bien, oui. Je n’ai pas peur quand je sors avec toi.

 

La guerre et les bombardements, et puis l’occupation du territoire, la division, le claquement des bottes, les cris et les pleurs, la peur…Trop de bruits avaient fait sursauter Gertrud, elle en était devenue craintive, et elle ne sortait guère que pour se ravitailler, toujours au plus près.

 

Anton, qui travaillait et vivait dans la zone américaine, venait voir sa mère aussi souvent que possible. Dans la chaleur accablante de ce samedi 12 août, il lui avait apporté des belles fraises, gorgées de sucre et de soleil, que son collègue lui avait données. Gertrud adorait les fraises, elle s’en régalerait.

 

1 Check Point

 

Il avait passé le check-point en espérant ne pas avoir affaire au gros porc alcoolisé qui l’avait pris en grippe et lui cherchait toujours des noises. Tous ces contrôles et ces contraintes, les difficultés régulièrement rencontrées, lui faisaient toujours craindre le pire, l’interdiction d’accès.

 

– Tu porteras ce petit pain chaud à Anna, en descendant ?

Anna, la jeune voisine du premier étage, s’entendait bien avec Gertrud, et toutes deux se rendaient mutuellement service. Jolie, du caractère, elle n’était pas insensible au charme d’Anton mais, bien qu’attiré lui aussi, il gardait ses distances. Enfant d’une Allemagne en dérive, la liberté comme utopie, le rêve accroché à la pointe des cils, il espérait le jour où l’horizon se dessinerait au-dessus des décombres, et où le mot ‘Avenir’ reprendrait tout son sens… Alors, peut-être, il se laisserait aller à aimer…

Gertrud aurait pourtant souhaité les voir se rapprocher, savoir qu’une autre femme aimait Anton, autrement, l’aurait rassurée. Alors elle multipliait les occasions de rencontres. Le petit pain chaud en était une de plus, il n’était pas dupe. Cela le fit sourire.

En partant, il la serra très fort contre lui, elle passa la main dans ses cheveux bruns, ‘Prends soin de toi, mon fils’.

Il déposa le petit pain comme convenu, discuta quelques minutes avec Anna, puis repris sa route vers le check-point.

 

*      *

*

Les boulettes ont refroidi dans l’assiette. Anton ne vint pas en ce dimanche 13 aout 1961. Anton ne vint plus.

Dans la nuit, un mur avait été érigé pour isoler radicalement la partie Est de l’Ouest de la ville, et mettre fin ainsi à la fuite des habitants. Cette nuit-là, Berlin fut encore mutilé.

Anton resta longtemps à proximité du barrage, espérant voir le visage de sa mère, espérant qu’elle aurait osé quitter sa maison et tenter de fuir, pendant que c’était encore possible, bien que très difficile. Espoirs vains, il s’en doutait, Gertrud n’oserait pas…

 

*      *

*

 

2 Brandebourg

 

Après la chute du mur, le 9 novembre 1989, Anton remonta le flux de migrants vers l’Ouest pour retourner à l’appartement de sa mère. Contre toute attente, la maison était toujours debout, mais, comme il le craignait, sa mère n’y était plus.

 

Gertrud

 

Il fit son enquête dans le voisinage, apprit ainsi que Gertrud était partie d’un hiver trop rude, trop froid, trop plein de solitude… Et qu’Anna était morte aussi. Au pied du mur. D’un désir trop plein de Liberté…

 

3 La Liberté ou la Vie

 

 

Carnet de route ‘Berlin’ à suivre… :

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Et Lumières de Berlin :  !

Berlin, Prenzlauer Berg, en ombres et lumières …

Prenzlauer Berg, un dimanche « matin du coté de midi ». Amorcer la journée par un brunch en terrasse, déguster d’improbables raviolis à la choucroute, et s’en régaler, rêvasser, nez en l’air, tandis que le thé refroidit un peu…

 

1 Brunch Time

 

En face, dans le parc, une vieille tour. Un ancien château d’eau, en fait, devenu salle de torture aux heures noires du national-socialisme, avant d’être réaménagé en logements.

 

2 Chateau d'eau

 

C’est ainsi à Berlin. Quelles que soient les couleurs du jour, le gris et le noir surgissent toujours, sur un mur, une façade, un boulevard, une pancarte, une photo… Autant de fragments d’Histoire que l’on prend en pleine face.

 

Puis les couleurs se ravivent en morceaux de jardins urbains et de ‘plantations sauvages’, en graffitis et tags… et le soleil toujours….

 

3 Plantations en rébellion...

 

Sur le chemin, Pankow, le musée, la vie ‘d’avant’ à l’Est. Photos, objets, installations, outils de propagande à gogo… Et le temps se pose à nouveau sur une case noire de l’échiquier du jour.

 

4 On achève bien les chevaux...

 

A présent, les rues grouillent. Aucune brise ne vient troubler la chaleur intense de l’après midi. Les voitures klaxonnent, les métros grincent et sifflent en tranchant l’air épais et lourd.

Par les portes ouvertes des échoppes et magasins s’échappent des musiques, sans fil harmonique, en toute cacophonie.

Et, sur les trottoirs, se trament des rubans de passants qui vont ou viennent, comme autant de fils de couleur. Un lieu tout en contrastes.

Bientôt c’est l’entrée du Mauerpark. Dimanche c’est marché aux puces et karaoké géants. Et il y a foule. L’endroit est animé, bruyant, sent la saucisse et les frites, et plein d’autres odeurs encore. Il semble qu’une jeunesse berlinoise se donne rendez-vous là. Sur la scène du karaoké, des amateurs se lancent, encouragés par le public massé sur les gradins. L’ambiance est bon enfant, applaudissements et rires se mêlent, c’est chouette. Si j’osais, j’irais pousser la chansonnette, mais… je n’ose pas.

 

5 Karaoké géant

 

Retourner vers les puces, se frayer un chemin parmi les stands hétéroclites, et puis partir.

 

6 Urbanité lugubre

 

Descendre le boulevard, enfilade d’immeubles dégradés sur fond de trafic intense. Paysage sinistre, qui le devient encore davantage devant l’espace, soudain vide d’habitations, où s’étend le Mémorial du Mur de Berlin. Tronçons de mur encore intacts, double paroi de béton armé, chemin de ronde et mirador, armés là encore.

 

 

Et partout les traces. Ruines, plans, photos, articles, témoignages… Multitude de détails qui fragmentent l’Histoire en milliers d’autres histoires, personnelles, de séparation, de deuil, de vie et de mort…

 

Version 2

 

La guerre, toujours décidée par les ‘grands’, et subie par les ‘petits’… Ici, certaines victimes retrouvent leur place dans cette maudite Histoire.

 

Version 3

 

Et le béton pleure encore.

 

13 Larmes de béton

 

De nouveau, la journée perd ses couleurs, longer BernaeurStrass est une expérience dont on ne sort pas indemne.

 

 

14 BernaeurStrass

 

Plus tard, d’autres lumières éclaireront la soirée, l’air deviendra plus léger. Et l’on rentrera à l’hôtel avec, collées à la peau moite, toutes ces particules de journée, et les tripes chambouleversées de toutes ces émotions…

 

15 Rêver derrière le mur...

 

Carnet de route ‘Berlin’ à suivre… :

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Gertrud : ici,

ou encore East Side Gallery : ici,

Palette Berlinoise : ici,

Anastasia, Musée Juif de Berlin : ici,

Poudre de Berlimpinpin : ici,

voire Le Dôme du Reichstag :  ici,

Street Art in Berlin : ici,

ou Nefertiti, Berlin :  

Et Lumières de Berlin :  !

Un printemps, à Prague : 6 – Prague, transformation in process….

 

 

« It took us time, but we’ve finally managed. »

(« Cela nous a pris du temps, mais nous avons finalement réussi »), dixit le réceptionniste de l’hôtel.

Le fossé qui sépare les générations tchèques fut creusé, entre autres, par tant de chars, tanks, et autres véhicules militaires, qu’il s’en trouve très large. Indépendante depuis seulement 1993, la Tchéquie porte encore les traces d’un ‘avant’ et d’un ‘après’.

Les années de totalitarisme, dans un climat de délation, de suspicion, et de peur, ont laissé leurs empreintes sur les visages fermés et tristes, et dans les yeux des « vieux » de Prague. Regards bas et mines méfiantes, tant d’oppression ne saurait disparaître en si peu de temps…

Tandis que la jeunesse praguoise, elle, semble goûter une forme de légèreté et d’insouciance qui appartient, précisément, à la jeunesse… En toute relativité, chacun a ses problèmes…

Entre les deux, comme un trait d’union et de transition, les quadras et les quinquas, cette génération à l’origine de la révolution qui mit fin au joug soviétique. Génération disparate, comme toute génération, qui se retrouvait autour de valeurs, et aussi de symboles, dont le chanteur John Lennon. Ses chansons diffusaient des messages d’espoir qui alimentaient la lutte. Après son assassinat, un mur fut tagué à sa mémoire. Portraits, dessins, paroles d’amour et de paix, messages d’espoir et de liberté, les hommages se sont multipliés et le mur est resté tel, comme un mur du souvenir…

Trouver ce mur n’est pas mince affaire au milieu de ce conflit de générations. J’ai souri lorsque le tout jeune homme à qui j’ai demandé mon chemin m’a dit qu’il ne voyait pas de quoi je parlais, il ne connaissait pas ce mur (pourtant à 500 mètres !). Mauvaise pioche ! Ma seconde tentative auprès d’un homme d’une cinquantaine d’années, cheveux longs poivre et sel, fut plus fructueuse. J’étais sure d’avoir mes chances. Bingo, il a pu m’orienter ! Je m’étais trompée d’une génération…

TRANSFORMATION 1

Et c’est avec beaucoup d’émotion que j’ai découvert ce mur, témoin d’un autre temps, exutoire d’une autre jeunesse…

TRANSFORMATION 2

 

C’est aussi avec émotion que j’ai visité le quartier juif de Prague. Cette partie de la population n’a été épargnée en rien au cours de l’Histoire du pays. Cloisonnement, isolement, et puis le sinistre épisode de la Shoa. Au mémorial, une voix égrène inlassablement les noms des disparus, ils sont nombreux à avoir rencontré l’immonde nazisme, et la déportation vers ‘la solution finale’. Parmi les témoignages de ces temps de l’horreur, quelques photos en noir et blanc montrant des rayonnages de costumes, vestes et manteaux, vêtements portés par les déportés, vêtements dont ils ont été dépouillés, et qui portent encore l’essence des corps…

TRANSFORMATION 3

Quant au cimetière, l’entassement des tombes rappelle que, pendant longtemps, les juifs ne pouvaient être enterrés ailleurs… Désordre solennel pour un silence éternel…

TRANSFORMATION 4

L’Histoire de ce pays s’est écrite à l’encre des larmes et du sang. Aujourd’hui, la Tchéquie redresse la tête, se relève à son rythme, le processus est en cours. Il y a assurément un ‘avant’ et un ‘après’ à Prague comme, je l’imagine, dans le reste de la Tchéquie…

Et la porte se ferme …

Le bleu glacé du ciel a laissé place à la nuit qui s’invite dans la pièce, à travers les vitres. Dans la cheminée, heureusement en service, le rouge et l’or crépitent et réchauffent l’atmosphère. Je suis épuisée. Je me suis mise à l’ouvrage dès les premières heures du jour, il faut que tout soit prêt à la fin de la semaine pour accueillir enfin ma nouvelle vie. 

D’abord lessiver la cuisine, ce qui m’a lessivée. Puis une couche de peinture sur les murs, du blanc parce qu’elle est petite, mais aussi de l’orange ‘lever du soleil’, pour de joyeux réveils et du peps. 

Puis j’ai dégainé la décolleuse à papier peint, je me suis métamorphosée en Calamity Jane du confetti récalcitrant. J’ai tiré sur tout ce qui bougeait, ppchit ppchit ça faisait, et ça ne bougeait pas en fait, ce qui m’arrangeait bien. Entre deux, j’enfilais mon costard de turfiste, ‘Je mise sur ce mur, fini dans trois quarts d’heure’, je misais sur des chevaux-vapeur, nul chevaux en vue mais de la vapeur, il y en avait. Je n’ai pas toujours gagné, mais ça me faisait du bien d’y croire. 

Entre chaque mur terminé, une bûche, parce qu’il fait vraiment froid en ce mois de décembre, l’hiver s’annonce rude, et un café réconfort. 

De chez ma voisine, une vieille dame que j’ai déjà croisée, monte une odeur de tarte aux pommes qui me met l’eau à la bouche et de la nostalgie au nez, odeur des tartes de mon enfance, cuisinées avec amour par ma mère. 

Ma mère … 

Mémoire olfactive qui me revient, son absence se fait sentir. Alors je décide de m’accorder une pause, fais un nouveau café, et, soigneusement, je coupe au cutter le gros scotch qui scelle un carton étiqueté ‘Albums photos’. Assise sur le canapé, café sur la table basse, j’observe avec tendresse ces souvenirs du temps joyeux où son rire tintait encore… 

Bon, il faut se remettre au travail, il n’y a plus qu’un mur à dénuder. 

À ma grande surprise, je découvre une porte camouflée sous les couches de papier peint, dont les coloris rappellent les modes successives. Je pousse l’escabeau, et son pied heurte un mécanisme au raz de la plinthe. Surprise ! La porte s’ouvre, l’entrebâillement m’aspire, et la porte se referme derrière moi. Dans l’obscurité qui envahit la pièce, mon angoisse est palpable. Petit à petit, mes yeux s’habituent et dessinent les contours d’une armoire, d’une chaise, et d’un lit. Sur le lit, une forme s’anime, camouflée sous une couverture. Je pousse un cri auquel un grognement fait écho. Alors s’élève une petite voix aux résonances familières.

– Laissez-moi tranquille, les Vagues ! Ne me touchez pas ! Si vous m’emportez, mon père et ma mère appelleront la police et viendront me chercher ! 

La peur ainsi exprimée, écho du silence qui étreignait la mienne, finalement me rassure. Je m’approche du lit, qui grogne toujours un peu, et m’assieds sur la chaise.

– Je ne m’appelle pas les Vagues, je ne vais pas t’emporter, n’aie pas peur. Et pourquoi crains-tu que les Vagues ne t’emportent ?

– Ma mère me dit toujours, quand je vais à la mer, de ne pas trop m’éloigner du bord, sinon les vagues m’emporteraient. Alors je dois faire attention, je scrute l’horizon, et guette leur bateau. Ce sont des méchants messieurs, les Vagues, puisqu’ils viennent emporter les enfants, les font grimper à bord ! On ne sait pour où, d’ailleurs, puisqu’on ne les retrouve jamais. 

Stupéfaite et en proie au trouble, j’insiste :

– Mais tu n’es pas à la mer, là, tu es dans ton lit !

– Oui, mais hier, à la télé, ils ont dit que des Vagues de froid allaient traverser la France, et moi j’habite en France.

Je ne peux réprimer un rire, la forme sous la couverture s’agite moins.

– Si tu ne t’appelles pas les Vagues, comment tu t’appelles ?

– Je m’appelle Florence.

Silence. La couverture-cachette s’abaisse un petit peu, dévoilant une bataille de mèches blondes et deux yeux.

– Moi aussi, je m’appelle Florence.

– Je sais, lui dis-je en souriant. 

 Ses yeux me sourient aussi.

– Dis, tu veux bien faire sortir le monstre qui se cache dans mon armoire, et le loup sous mon lit ?

– Oui, tu vas voir, c’est facile.

Alors j’allume la petite lampe qui diffuse une lumière douce dans la pièce. Le papier peint vert et la couverture violette retrouvent leurs couleurs. Je sais comment débarrasser la nuit de toutes ces créatures effrayantes. Je connais ce monstre d’étoffes et de lainages que l’obscurité transforme en forme immonde aux yeux boutons de nacre. Une simple pression sur la porte entrouverte suffit à enfermer l’odieuse bête qui, au matin, redeviendra simple pile de pull-overs, gilets, chemisiers, tee-shirts, petits amis qui réchauffent le corps. 

Reste à s’occuper du loup. À voix basse j’appelle : « Tom ? Tom ? Tu viens ? » et le petit chien sort du dessous du lit où chaque nuit il se réfugie. Il secoue son sommeil, peuplé peut-être de rêves papillons après lesquels il court, et se met à remuer la queue avant de sauter sur la couverture. La petite fille s’est redressée et le prend dans ses bras, enfouissant son nez dans le cou noir et blanc. À la vue de la chemise de nuit rose, je souris.

– Et maintenant, ça va ? Tu n’as plus peur ?

Je pose la question en caressant la tête blonde.

– Cela va mieux, oui, mais j’ai toujours ma grande peur, ma peur de quand je serai grande, ma peur de demain.

Mon cœur fait un bond dans ma poitrine, cette angoisse je m’en souviens si bien, ce vide à remplir de je ne savais quoi, ce grand mystère.

– Ne t’inquiète pas, ton demain est mon hier, et je te promets qu’il se passera bien … Tu devrais dormir à présent, te reposer, pour vivre ce beau demain en pleine forme…

Je la prends dans mes bras, mon nez dans les odeurs de l’enfance, du sommeil, puis dépose un baiser sur sa joue rose, avant de me diriger vers le rai de lumière que la porte, à nouveau entrebâillée, laisse filtrer. D’un sourire et d’un geste de la main, je referme la porte sur mon enfance… 

PRESQUE 5 ANS

***

Le café est froid dans ma tasse. Combien de temps me suis-je assoupie ? je ne sais pas, le feu s’est éteint, j’ai froid. Je cherche à tâtons la couverture violette, rien. L’album jaune ‘soleil de l’enfance’ a glissé de mes genoux et gît maintenant au sol, ouvert. J’en referme les pages, comme on referme une porte. 

 

J’ai fait un rêve étrange … 

Mireille et moi,

J’écarte les lames du store, le macadam brille, il a plu.

Le visage de Mireille hante mon esprit… Pourquoi aujourd’hui ?

Je revois son visage noble, ses cheveux noirs, fins, teints, coupés au carré, sa bouche rouge à lèvres, son élégance discrète, et son sourire qui brillait jusque dans ses yeux, pourtant en perte de lumière…

Je l’entends… J’entends son verbe réconfort, ses rires en déclinaisons timides, l’intelligence de ses battements de cœur, sa culture en profondeur, l’humilité dans l’expérience, l’optimisme dans la malchance…

 Je m’appelle Léonore, je porte le même prénom que la fille de Mireille et j’ai le même âge. Mireille nous trouve tant de points communs qu’elle envisage une rencontre, un rendez-vous. En attendant, elle lui parle de moi, et elle me parle d’elle. 

Nous avons assez vite dépassé notre relation professionnelle hebdomadaire, Mireille et moi, et en avons tissé une autre. Nous nous téléphonons régulièrement, passons du temps l’une chez l’autre, et n’oublions jamais de nous souhaiter notre anniversaire. Quand le vent me pousse ailleurs, sous d’autres cieux et face à d’autres paysages, je partage avec elle. Je lui envoie des cartes postales, j’ai son adresse dans ma mémoire, toujours à disposition…

J’aime beaucoup Mireille, oui, je l’aime très fort…

*      *

*

La rencontre avec sa fille n’eut jamais lieu. Elle avait ardemment souhaité un enfant, tardivement, elle caressait l’espoir de donner le sein à un nouveau-né, mais c’est le crabe qui était venu la mordre et la téter, aspirant toute sa sève avant de s’installer à demeure… Mireille n’eut plus le temps de nos rendez-vous hebdomadaires, elle s’occupait de sa fille toute la journée, pendant que son gendre travaillait. 

De mon coté, je prenais régulièrement des nouvelles, lui en donnais, je l’écoutais me raconter ses batailles, tentais de lui apportais un peu de réconfort… J’étais admirative de la force mise en branle pour affronter la situation. Elle ne se plaignait jamais, faisait toujours face avec le sourire, elle relevait toujours la tête, brave et humble à la fois, déterminée aussi.

Après des mois de dure lutte, Mireille et Léonore connurent un moment de répit. Le crabe semblait s’être lassé, la jeune femme reprenait des forces, Mireille s’affairait toujours autour d’elle pour la soulager autant que possible. Quant à moi, la vie me malmenait à mon tour…

Dépassée, j’ai perdu Mireille de vue à ce moment-là…

*      *

*

Quelques années plus tard, je l’ai croisée dans le grand hall d’un bâtiment public. Elle ne m’a pas vue, son regard semblait s’être éteint un peu plus. Heureuse de la revoir, je suis allée vers elle, j’ai posé ma main sur son bras, et lui ai dit bonjour. Son visage s’est tourné vers moi, empreint d’une dureté que je ne lui connaissais pas. Elle semblait ne pas me reconnaître.

« Bonjour Mireille, c’est Léonore, vous vous souvenez de moi ? »

« Vous n’êtes pas Léonore, ma fille est morte le 31 décembre dernier ».

Le temps sembla se figer tandis qu’elle tournait son visage vers moi.

« Je suis désolée, Mireille ».

« Pas autant que moi, j’ai perdu ma fille, et vous n’étiez pas là quand j’avais besoin de vous, vous aviez disparu… ».

Elle a repoussé ma main, et a continué son chemin, sans un geste, sans un regard.

Je ne l’ai jamais revue. Elle n’a donc jamais su que lorsqu’elle perdait sa fille, moi je perdais ma mère… 

*      *

*

Je pense très fort à elle ce matin, je ne sais pas pourquoi son visage me hante. J’ai essayé de l’appeler, son numéro n’est plus attribué. J’ai tenté de trouver un autre numéro à son adresse, rien n’y a fait… Où est-elle… ? Est-elle, tout simplement…?

 

J’écarte les lames du store, le macadam brille, il a encore plu la nuit dernière….