Gynter

La douzième marche grinça quand Dorde posa le pied dessus. Elle poursuivit l’ascension, se promettant, comme à chaque fois, d’essayer de soulager le bois pour qu’il ne crie plus et qu’il épouse le silence environnant.

Le regard se perdait à travers la succession de portes ouvertes, pour aller échouer sur le mur muet du fond, un horizon bouché, un horizon pour rien.

Tout était resté à l’identique, et pourtant tout avait changé…

***

« Je descends au village. As-tu besoin de quelque chose ? »

Dorde n’avait besoin de rien. Elle avait regardé Gynter descendre le chemin avant de s’enfoncer dans les bois, lui avait adressé un signe de la main et un sourire au moment où le vert sombre des futaies l’absorbait, puis était retournée à ses occupations. Dorde était heureuse, Gynter semblait l’être aussi. Ce jour-là, ils célébraient leur premier anniversaire de mariage. La jeune femme avait préparé des Frikadellers, ainsi que des gâteaux roulés à la cannelle, puis avait dressé une jolie table pour un déjeuner à deux, un déjeuner d’amoureux. Elle avait ensuite revêtu une robe noire agrémentée de dentelle et la coiffe traditionnelle brodée d’or héritée de sa mère. Quand elle revint à la fenêtre pour y guetter le retour de son homme, elle aperçut son reflet dans la vitre, et elle sourit à ce qu’elle vit. L’amour la rendait belle, l’amour accrochait à ses yeux des étoiles et à sa bouche des sourires.

Gynter ne tarderait plus maintenant…

La pendule égrena les heures sans qu’aucune ne marqua le retour de son bien-aimé. Les silhouettes des arbres s’allongeaient à mesure que la lumière déclinait. Dorde n’avait quitté son poste d’observation que pour entretenir le feu dans la grande cheminée, et se servir du café. Son inquiétude grandissait. Elle n’osait pas aller à la rencontre de Gynter parce que plusieurs chemins étaient possibles, et elle craignait qu’ils ne se croisent et ne se cherchent en vain. Elle avait fini par s’installer dans un fauteuil, une couverture sur les genoux, une corbeille avec un ouvrage de tapisserie à ses pieds. À vrai dire ce n’était qu’une toile encore vierge sur laquelle elle voulait broder l’arbre généalogique de l’enfant qui viendrait, celui qui n’était pas encore conçu mais naitrait de son ventre et de leurs amours. Commencer la tapisserie ce jour-là revêtait une valeur symbolique. Mais en l’absence de Gynter, elle ne parvint pas à broder quoi que ce soit… Et elle s’endormit dans un sommeil sans rêves.

Le matin tourna au cauchemar lorsqu’elle réalisa que son époux n’était pas rentré. Après avoir avalé un café brulant, elle s’habilla et s’équipa pour partir à sa recherche. Arrivée juste à l’orée du bois, elle tenta un appel sur le téléphone portable de Gynter, en vain. Leur maison était hors réseau, et il fallait trouver le point précis où leurs téléphones voulaient bien en capter un peu. Elle poursuivit sa descente à la lampe torche aussi vite qu’elle le pouvait, ses pieds trébuchaient parfois dans des racines ou roulaient sur des cailloux. Le village apparut enfin dans les premières lueurs du jour. Elle en fit le tour, personne n’avait vu Gynter la veille. Tous les hommes du village se mobilisèrent pour partir à sa recherche. Dorde fut invitée à rester au chaud chez une amie en attendant d’avoir des nouvelles, mais elle ne pouvait s’y résoudre. Elle aussi devait chercher Gynter.

Gynter ne rentra pas ce jour-là, pas plus que les suivants. Il avait disparu. Dorde passait ses journées et ses nuits à l’attendre, brodant inlassablement l’arbre généalogique qu’elle avait finalement entrepris, remplissant les médaillons ascendants, espérant pouvoir un jour remplir un médaillon descendant. Bien sur, la police avait été alertée et des recherches officielles entreprises. Bien sur, les villageois continuaient à chercher, à se préoccuper d’elle, à tenter de mettre du bleu sur son ciel… Dix, c’est le nombre d’hivers qu’elle avait passé dans l’attente, dix hivers et tout autant de printemps, d’étés, et d’automnes. Puis elle s’était autorisée à quitter la maison, à déménager pour se rapprocher de ses parents, pour prendre soin d’eux qui vieillissaient et perdaient de leur mobilité, prendre soin de la branche ascendante à défaut d’avoir pu veiller sur un enfant. Elle avait déménagé, vidé la maison ou presque, mais n’avait jamais pu se résoudre à la vendre. C’était le seul point de contact qu’elle avait encore avec Gynter, le seul endroit où il saurait la retrouver. Alors tous les ans, à l’occasion de l’anniversaire de leur mariage, Dorde revenait dans la vieille maison, et y passait quelques jours, quelques jours à attendre, quelques jours à espérer. Un lit, une table, un fauteuil, un vieux poêle et la cheminée suffisaient à son séjour, tout le reste avait été enlevé. Sauf le cadre avec leur photo de mariage, toujours posé sur la cheminée.

***

Dorde regardait les fissures qui couraient sur les murs, comme les rides couraient à présent sur son visage. La peinture s’écaillait et devenait flocons en se détachant des murs. Tout était comme avant, tout avait changé aussi. Elle cherchait la voix de Gynter, les yeux de Gynter, et puis son sourire, dans les replis de sa mémoire. Tout semblait s’effacer, sauf la douleur, sauf les questions, l’incompréhension. Soudain, son cœur fit un bond dans sa poitrine. Elle venait d’entendre la douzième marche grincer…

 

Ce texte s’inspire de ‘Still’, une exposition de photos de Trine Sondergaard, et les photos sont des photos de ses photos…

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Pointe du Hourdel et Fragment d’Histoire

On dirait un projectile qu’aurait loupé sa cible, et se serait planté, là, à la vue de tous, dans le sable humide de la pointe du Hourdel.

Souvenir d’un cauchemar, trace encore fraiche de l’Histoire des hommes – fraiche au regard de l’Histoire de la Terre. Exhortation à ne pas oublier. Pas une menace, non, mais un avertissement. Ce qui fut pourra être à nouveau, puisque le cœur des hommes n’a pas pris la leçon, puisque les appétits n’ont pas diminué, puisque le pouvoir reste un met de choix, un met prisé, méprisable mais pourtant convoité.

Le ciel s’est troublé subitement ce jour-là sur les cotes de la Manche, et ce bloc de béton souillé d’un sang de fer rappelle qu’un jour le ciel, le temps, les heures, l’avenir… tout s’est troublé très vite et tout a noirci brutalement.

***

En face, sur un banc de sable, une colonie de phoques, ventres à l’air, moustaches au vent, jouissaient de la lumière de cette fin d’après midi, insensibles à la folie des hommes, insensibles et visiblement non concernés…

Ville haute, ville basse

Atteindre les hauteurs des Jardins Suspendus et plonger le regard sur la ville de cubes et de blocs qui s’étend à nos pieds, ou bien dans l’immensité bleue. Ici c’est falaise, craie, verdure, et le ciel bleu azur, parfois ennuagé, rarement toute une journée. Ici c’est arbres, buissons, plantes, fleurs, oiseaux, insectes, nature, voire soucoupe volante, et des bancs pour s’asseoir quand la beauté épuise. Ici c’est ailleurs, c’est chez soi mais c’est loin, parce que le rêve emporte jusqu’à d’autres époques, jusqu’à d’autres lointains. Fermer les yeux, inspirer, ouvrir les yeux, expirer, prendre un coup de soleil, un coup de merveille, et se laisser embarquer…

Une fois perché(e), il faut redescendre, quitter les poumons de la ville et se rapprocher du cœur. Pour descendre, il faut parfois accepter de remonter un peu pour épouser au mieux les courbes audacieuses de la Belle, en caresser les flancs. Dans les rues qui serpentent, longer les demeures cossues, ventrues comme des sacs de café, coton ou chocolat, maisons rouge brique, mais rouge sang aussi, propriétés d’armateurs ou bien de négociants, riches d’un commerce en forme géométrique, un triangle isocèle pour sceller quelques sorts. Lever la tête, les yeux, vers l’ardoise ou les tuiles des toitures qui encadrent la mer à son tour suspendue. Et s’étonner de voir, entre deux faîtages de plomb, voguer des bateaux sur une ligne d’horizon située en altitude. Perspectives décalées, géométrie bousculée, une ville à étages.

Le Havre, ville haute, ville basse, ville de contrastes, pépinière d’émotions…

 

Réflexions sur Sable et Sel, Etosha National Park

Le soleil se levait à peine lorsque j’ai arrêté le moteur de la voiture auprès du point d’eau. Là, à l’écart de toute civilisation, j’observe les animaux venus s’abreuver avant de se mettre au frais, autant que possible, pendant les heures chaudes de la journée. Etosha National Park, Namibie, environnement d’une belle étrangeté, de sable clair, de sel, et d’arbustes décharnés, un paysage lunaire parfois. Sur le gris cendre du sol, ma voiture blanche ne dénote pas trop.

J’observe, respire, souris, m’émerveille, et l’esprit s’envole parfois vers la Lune, ou bien s’enfonce dans les profondeurs de la terre, le lieu y invite. Dans les allers retours de mes pensées, l’animal et l’homme se croisent, et naissent des questions.

Au bord de l’eau, déploiement d’impalas et de koudous, de zèbres et de girafes, de chacals à dos noir et de phacochères. Et puis un rhinocéros, et nombre d’oiseaux, au plumage discret ou coloré, probablement une myriade d’insectes et quelques reptiles aussi. Pas de prédateur à portée de sens, l’atmosphère est calme, tranquille, il règne ici une forme de sérénité, habillée de bruits paisibles, éclairée d’une lumière blanche à force de réfléchir le sel du sol. Ici, chacun vit sa vie, avec l’Autre ou à coté de l’Autre, unis par un objectif commun, boire, donc vivre, et soudés de fait contre l’ennemi, puisque l’alerte des Uns alertera aussi les Autres.

Moments précieux, débarrassés de tout superflu, épurés de toute frivolité, moments de retour à l’essence et à l’essentiel, je prends mon temps, sereine. Et les heures passent, seconde après seconde.

Lorsque je reprends contact avec ma réalité plastique et métallique et sa clé de contact, je réalise que mon véhicule carapace est complètement entouré. Que pendant que je me perdais en vues frontales et latérales, je n’avais pas ménagé mes arrières, et de nombreux animaux s’étaient, à leur tour, approchés du point d’eau.

Après un moment de panique réflexe, je suis littéralement encerclée, je souris à la vue des truffes, groins, et becs qui paissent, broutent, fouinent, bequettent, en s’ébrouant de ci de là. Je réalise que je ne suis pas envisagée comme une menace, et que, malgré mon allure étrange, toute de ferraille vêtue, et mes odeurs bizarres, malgré mes différences, je suis intégrée.

Dans la beauté nue de ce paysage, dans la tranquillité du moment, toute peur apaisée, le plaisir est intense.

Il faut repartir, se frayer un chemin. Je remets le moteur en marche, doucement, et patiente. Petit à petit les animaux s’écartent, sans heurt, et je peux reprendre ma route. Alors je me surprends à rêver que nous sommes nous aussi, les humains, capables de cela, d’accepter les différences, d’intégrer leur existence, et s’en enrichir. Vivre ensemble, les uns avec les autres ou seulement cote à cote. Que la mémoire revienne, que l’on se rappelle que nous sommes des maillons et, de ce fait, unis.

Se souvenir que « je suis parce que nous sommes ».

Et ne pas oublier d’aimer…

 

(nouvelle parue sous le titre ‘Bienveillance animale’, dans un recueil intitulé ‘Je suis parce que nous sommes’)

Flamie, Princesse Myrtille, Marquise de Petits Pas

Cela fait maintenant un peu plus d’un an et demi que la Demoiselle a pris ces quartiers chez moi. Caractère bien trempé, machine à ronronner très fort, cet héritage au pelage tout doux, légué par mon Frère parti bien trop tôt, est une source permanente de surprises et de sourires. Si la cohabitation avec Monsieur Bingo n’est toujours pas simple, la Belle se sent de plus en plus à l’aise, et passe de nombreuses soirées couchée sur mon bureau, à coté de moi, voire à tchatter avec je ne sais qui, étendue sur mon clavier, actionnant les touches au petit bonheur la chance…