Petites questions existentielles… (Territoires d’Enfance)

A chaque âge se posent des questions existentielles …

Je suis assez grande pour me poser des questions, pas assez pour savoir lire. Trop petite pour comprendre le monde et les problèmes des grands, mais des problèmes, j’en ai aussi.

Je ne connais pas l’âge de ma mère. Mais je sais qu’à quarante ans, on meurt. Tous. Parce que quarante ans, c’est vieux, très. C’est … pfff, mon âge multiplié par je ne sais combien, les maths ça n’est pas encore mon truc bien sûr, ça ne le sera jamais d’ailleurs.

J’ai une sœur beaucoup plus grande, qui vit ailleurs, en Italie. Ne me demandez pas où est l’Italie, c’est loin, c’est tout. La géographie, c’est pas mon truc non plus. Je situe bien la Camargue, pays d’Amérique du Sud où vivaient les Incas, et le Pérou, région de moustiques et de chevaux dans le sud de la France. À mon âge, c’est déjà pas mal. Par la suite, quand j’ai eu accès aux livres de géographie, j’ai vu qu’ils avaient tout inversé. Les adultes ont parfois la tête à l’envers. Depuis, je sais qu’il ne faut pas croire tout ce qui est dans les livres…

Ma mère a envoyé une carte à ma sœur pour son anniversaire. Moi, j’ai fait un dessin dessus. Quelques semaines plus tard, une lettre arrive d’Italie, avec une belle carte postale pour moi, glissée entre les feuilles. À défaut de pouvoir déchiffrer les signes cabalistiques dont le verso est couvert, c’est ma mère qui m’en fait la lecture. « Milan, le 30 août … ». Mon cœur bondit dans ma poitrine, je n’entends pas les mots qui suivent. Mille ans ! Ma sœur a eu mille ans le 30 août !! Je suis atterrée. Si ma sœur a mille ans, quel âge a donc ma mère ? Au moins deux ou trois mille !

Toute ma théorie vient de s’écrouler ! On ne meurt pas à quarante ans puisque ma sœur a mille ans, ma mère deux ou trois mille… Mais alors, à quel âge meurt-on ? « … je t’embrasse, à bientôt … ». Je n’entends que ces derniers mots. Je récupère ma carte postale et m’enfuis dans ma chambre. Ma mère vient de prendre un sacré coup de vieux, c’est sûr elle va bientôt mourir. Insupportable, l’idée-étau serre mon cœur. J’ai peur, et je pleure, en silence…

***

J’ai grandi. Je suis grande, même si les adultes m’appellent encore ‘Petite’. Je sais lire et écrire. J’ai toujours des questions, ce ne sont plus les mêmes. Il n’empêche qu’elles me taraudent. Qui sommes-nous ? Pourquoi sommes-nous là ? Jusqu’à quand ? D’où vient le premier humain ?

Dans une famille athée, il n’y a point de Genèse, il faut trouver autre chose. J’ai beau lire tout plein de romans, aucun n’est apte à me fournir une explication. Ni le Clan des Sept, ni le Club des Cinq, ni même Alice et Fantômette réunies, n’ont proposé une piste, ou un semblant de piste. Ils enquêtent beaucoup mais pas sur mon problème. Au mieux, ils génèrent d’autres questions, et développent un peu mon sens de la logique.

Un jour, j’ai une urgence. Il faut que je sache. Et puisque je n’ai pas réussi à trouver par moi-même, je vais demander aux adultes. Ils savent, eux, évidemment, puisque les adultes savent tout. Ma mère est sortie, alors je vais interroger mon père. En entrant dans la salle à manger, la première personne sur laquelle je tombe est le voisin, un alcoolique notoire. Il est venu emprunter un truc à mon père et mon père est parti chercher le truc.

Qu’importe, c’est un adulte. Alors tout de go je lui demande : « Dis-moi, est-ce que tu sais, toi, comment il est né le premier homme ? » Ma question le surprend visiblement, ses yeux et sa bouche s’ouvrent en grand. « Euh … je ne sais pas, non … Je pense qu’il a été fait avec de la canne à sucre. » Là, c’est moi qui suis surprise. Une fois de plus, toutes les théories échafaudées tombent en ruine. J’étais prête à tout ou presque, mais pas à la canne à sucre. Et flottent toujours mes doutes, et ses vapeurs d’alcool, diffusées tandis qu’il distillait sa théorie.

Alors, tout à coup, je comprends. Je suis victime d’une nouvelle liaison dangereuse. Ce que mon interlocuteur a entendu, c’est « premier rhum » et non « premier homme ».

Je connais le rhum, ma mère nous fait de délicieux babas, et elle en met aussi dans les crêpes. Je sais que c’est de l’alcool. Après la surprise, c’est le dépit qui m’envahit. Comment a-t-il pu imaginer que l’origine du rhum m’intéressait ? J’ai des questions bien plus importantes que cela.

Je n’ose même pas re-poser la question à mon père, revenu avec le truc, un outil je crois, et je retourne dans ma chambre, toujours encombrée de mes incertitudes. Ce que j’ai appris, c’est que les adultes ne comprennent pas toujours ce que disent les enfants, et qu’ils ne sont pas fiables….

***

Aujourd’hui je suis grande, et j’ignore toujours à quel âge on meurt. J’ai du admettre, avec mes parents, qu’il n’y avait pas d’âge. Et, si je comprends un peu mieux d’où je viens, je ne cerne toujours pas ce que je fais là. Je sais bien peu de choses en fait, mais ce que j’ai appris c’est qu’il y a toujours des questions, et que certaines sont sans réponses.

Des questions, j’en ai encore plein. Et pourtant je suis grande, enfin… je crois.

 

( Si vous voulez écouter la version lue, cliquez ici )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

D’apostrophe en virgule…

Je lui ai dit bonjour, ce matin,

Il n’a pas répondu, hautain,

A conservé sa superbe,

M’a regardée avec dédain.

Pourtant il m’apostrophait hier soir,

Couché en boule, sur l’oreiller,

Ponctuation en blanc et noir,

Jamais en retard, ponctualité.

Dans l’activité nocturne,

Si mon amant me décoiffe,

Lui aime à remettre de l’ordre,

A coups de griffes dans ma tignasse.

Le manteau de la nuit s’étend,

Et à mes pieds, minuscule,

L’apostrophe redescend,

Et redevient simple virgule.

Quand le drap froissé indique,

Que j’ai congédié le sommeil,

Et qu’aux rêves je fais la nique,

Alors remonte ma merveille.

J’ouvre un œil, et puis les deux,

Je vois sa tête, sur moi penchée,

Comme si j’étais petit oiseau,

Et qu’il allait bien s’amuser.

J’aimerais qu’il vienne câliner,

Que dans mes bras il s’étende

Mais il a d’autres projets,

J’l’attrape, c’est moi qui commande.

Enfin … c’est ce que je croyais …

Black and white B - copie 2

Vous pouvez retrouver la version audio de ce texte sur l’audioblog d’Arte, en cliquant ici :

http://audioblog.arteradio.com/post/3067893/d_apostrophe_en_virgule__/

Tu es parti, Madiba.

Nelson-Mandela

Dans le gris du soir, tu pars.

Après avoir longtemps éclairer la route,

C’est la nuit qui t’enveloppe.

Et un voile sombre se pose.

Qui ?

Qui demain pour défendre un droit, un choix, la Liberté ?

Qui pour ériger le pardon en tant que loi ?

Qui pour tendre la main aux bourreaux d’hier ?

Qui pour montrer que la grandeur se joue du pouvoir

Et se moque des couleurs ?

Qui ?

Combien de fois ont-il tenté de te vendre un coin de liberté ?

Liberté d’espace, de mouvements, mais pas de pensée.

Ils voulaient t’acheter, tu n’étais pas à vendre.

Tu n’as pas cédé.

Tache noire sur leurs lois blanches,

Empreinte de cormoran sur le sable de Robben Island,

Que vingt-sept années de vagues et de marées

Ne purent effacer.

Oiseau en cage, tu déployais tes ailes

Pour mieux sécher le sang, les larmes, la peine,

Que des mains sales versaient.

À travers tes barreaux, couraient les bruits de l’eau, de l’océan,

Et puis les cris des mouettes, et ceux des goélands.

Et le souffle du vent.

Autant de forces libres, autant d’invitations à résister.

À leurs armes faciles, à leurs tortures immondes,

Tu opposais la force de ton âme,

La beauté de ton cœur,

Et l’assurance du droit.

Ils enfermèrent ton corps,

Mais ton esprit ne connut pas de cage.

C’est eux qui ont cédé.

J’étais fourmi du bush,

Grain de sable, brindille,

Quand, en ce 11 février 1990,

Le ciel changea de couleur,

Éclairé tout à coup d’une tout autre lumière,

Celle qu’on appelle ‘Espoir’.

Tu pars, tu es parti,

Il fait plus sombre ici…

Une vidéo ou le Grand Nelson partage la scène avec Johnny Clegg…