Alchimie pour Deux Fois Bruges

Quand la rivière se fait complice de la nuit,

Elle absorbe en son ventre,

Les lumières,

Les pierres,

Les coques légères,

Pour les multiplier.

Bruges

Connaît

Le secret

Pour transformer

L’eau

En or…

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Un autre manège… (Ombres, Reflets, et Lumière)

« Je suis ce que je suis,

Mais je ne suis pas ce que je suis »

Je suis…. ? L’ ombre.

*

L’ombre et la lumière jouent

Illusionnent, déforment, augmentent ou rapetissent,

Éloignent, rapprochent, superposent…

Les dimensions s’affolent,

Et les regards se perdent,

Dans un trop plein d’éclat,

Ou un manque d’éclair.

Série Ombres, Reflets, Lumière

Ici quelques ombres nées du soleil inondant un centre équestre

 

D’autres (Ombres, Reflets, et Lumière)

Ici : Fleurs de Papier

Ici : D’ombre et d’Haïku

Ici : Reflet d’Haïku

ici : Self-portraits in Black and Red

Mon frère, ce héros.

C’est un bel oiseau avec un gros problème de patte. Le sang ne voulait plus l’irriguer, alors le docteur a réparé, dans l’urgence, parce que la faucheuse rodait. Il a mis un tuyau neuf.

Mais le tuyau s’est bouché.

Alors il a remis un autre tuyau, plus naturel, dans une autre urgence, et la faucheuse toujours tournoyait.

Putain de tuyau, il s’est encore bouché, alors le docteur a dit à l’Oiseau qu’il fallait la couper, cette patte, là, au-dessous de l’articulation. Et qu’il mettrait un bâtonnet, pour que l’Oiseau puisse encore marcher.

L’Oiseau s’est affolé, recroquevillé dans des draps qui n’étaient pas les siens. Sont venus les fantômes, les ombres, les silhouettes rugueuses, les monstres de la nuit. Dans les mains froides du chirurgien, il a bravé la faucheuse qui se réjouissait déjà. Il l’a bravée parce que, ailleurs, non loin, il y avait des océans d’amour et de tendresse qui l’attendaient. Alors il a cherché la force, l’énergie, et a redressé la tête. Il voulait de nouveau marcher, voler, voir le bleu du ciel. Aimer, être aimé, vivre…

Mais le sort s’est acharné, le docteur a dit qu’il fallait encore couper la patte, plus haut. L’Oiseau en a été assommé. Il a baissé la tête, replié ses ailes, tombé le cœur et l’envie de vivre. Son corps est si fatigué… Alors, les océans d’amour et de tendresse ont multiplié les vagues, les déferlantes, exit les 40ème rugissants, bienvenue aux 40ème murmurants, murmureurs de mots doux, générateurs d’énergie vitale, multiplicateurs de douceur…

 

Ce soir, le bel Oiseau a quitté le bloc opératoire, froid, métallique, impersonnel bien que rempli de personnel. Et il a retrouvé des bras aimants, plein de bras aimants. L’Oiseau m’a appris qu’il ne fallait plus vivre au jour le jour, mais vivre l’heure, la minute, la seconde, l’instant. L’instant présent et précieux. Et il force l’admiration par son courage.

Il est fatigué, l’Oiseau, il dort d’un sommeil bien mérité. Et quel que soit son demain, quel que soit le mien, ce soir cet Oiseau a les couleurs du héros, les plumes d’un champion.

Bravo Frérot, merci mon Frère…

Gertrud, Berlin.

Quand il se pencha pour embrasser affectueusement le front de sa mère, Anton vit un sourire éclairer son regard. Il en fut heureux, tant il était habitué à la tristesse bleutée qui habitait ses yeux, depuis ce maudit jour d’avril 1945 où son père avait péri sous les bombes. Alors, ses cheveux avaient pris la couleur de la cendre qu’était devenue sa vie de femme. La Mère, elle, était restée debout, digne, courageuse et affectueuse… mais triste. Malmenée par la vie, elle avait vieilli trop vite, et à 55 ans, Gertrud en paraissait dix de plus.

 

– Viendras-tu déjeuner avec moi demain ? Je pourrai faire tes boulettes préférées.

– Hmm, si tu me prends par les sentiments du ventre… ! Je viendrai, oui, avec plaisir. Et puis nous irons manger une pâtisserie si tu veux, ça te fera prendre l’air.

– J’aimerais bien, oui. Je n’ai pas peur quand je sors avec toi.

 

La guerre et les bombardements, et puis l’occupation du territoire, la division, le claquement des bottes, les cris et les pleurs, la peur…Trop de bruits avaient fait sursauter Gertrud, elle en était devenue craintive, et elle ne sortait guère que pour se ravitailler, toujours au plus près.

 

Anton, qui travaillait et vivait dans la zone américaine, venait voir sa mère aussi souvent que possible. Dans la chaleur accablante de ce samedi 12 août, il lui avait apporté des belles fraises, gorgées de sucre et de soleil, que son collègue lui avait données. Gertrud adorait les fraises, elle s’en régalerait.

 

1 Check Point

 

Il avait passé le check-point en espérant ne pas avoir affaire au gros porc alcoolisé qui l’avait pris en grippe et lui cherchait toujours des noises. Tous ces contrôles et ces contraintes, les difficultés régulièrement rencontrées, lui faisaient toujours craindre le pire, l’interdiction d’accès.

 

– Tu porteras ce petit pain chaud à Anna, en descendant ?

Anna, la jeune voisine du premier étage, s’entendait bien avec Gertrud, et toutes deux se rendaient mutuellement service. Jolie, du caractère, elle n’était pas insensible au charme d’Anton mais, bien qu’attiré lui aussi, il gardait ses distances. Enfant d’une Allemagne en dérive, la liberté comme utopie, le rêve accroché à la pointe des cils, il espérait le jour où l’horizon se dessinerait au-dessus des décombres, et où le mot ‘Avenir’ reprendrait tout son sens… Alors, peut-être, il se laisserait aller à aimer…

Gertrud aurait pourtant souhaité les voir se rapprocher, savoir qu’une autre femme aimait Anton, autrement, l’aurait rassurée. Alors elle multipliait les occasions de rencontres. Le petit pain chaud en était une de plus, il n’était pas dupe. Cela le fit sourire.

En partant, il la serra très fort contre lui, elle passa la main dans ses cheveux bruns, ‘Prends soin de toi, mon fils’.

Il déposa le petit pain comme convenu, discuta quelques minutes avec Anna, puis repris sa route vers le check-point.

 

*      *

*

Les boulettes ont refroidi dans l’assiette. Anton ne vint pas en ce dimanche 13 aout 1961. Anton ne vint plus.

Dans la nuit, un mur avait été érigé pour isoler radicalement la partie Est de l’Ouest de la ville, et mettre fin ainsi à la fuite des habitants. Cette nuit-là, Berlin fut encore mutilé.

Anton resta longtemps à proximité du barrage, espérant voir le visage de sa mère, espérant qu’elle aurait osé quitter sa maison et tenter de fuir, pendant que c’était encore possible, bien que très difficile. Espoirs vains, il s’en doutait, Gertrud n’oserait pas…

 

*      *

*

 

2 Brandebourg

 

Après la chute du mur, le 9 novembre 1989, Anton remonta le flux de migrants vers l’Ouest pour retourner à l’appartement de sa mère. Contre toute attente, la maison était toujours debout, mais, comme il le craignait, sa mère n’y était plus.

 

Gertrud

 

Il fit son enquête dans le voisinage, apprit ainsi que Gertrud était partie d’un hiver trop rude, trop froid, trop plein de solitude… Et qu’Anna était morte aussi. Au pied du mur. D’un désir trop plein de Liberté…

 

3 La Liberté ou la Vie

 

 

Carnet de route ‘Berlin’ à suivre… :

C’était comment, Berlin, avant ?  :  ici,

La Tour de Télévision : ici,

Un peu d’architecture : ici,

Prenzlauer Berg en ombres et lumières : ici,

ou encore East Side Gallery : ici,

Palette Berlinoise : ici,

Anastasia, Musée Juif de Berlin : ici,

Poudre de Berlimpinpin : ici,

voire Le Dôme du Reichstag :  ici,

Street Art in Berlin : ici,

ou Nefertiti, Berlin :  

Et Lumières de Berlin :  !

Berlin, Prenzlauer Berg, en ombres et lumières …

Prenzlauer Berg, un dimanche « matin du coté de midi ». Amorcer la journée par un brunch en terrasse, déguster d’improbables raviolis à la choucroute, et s’en régaler, rêvasser, nez en l’air, tandis que le thé refroidit un peu…

 

1 Brunch Time

 

En face, dans le parc, une vieille tour. Un ancien château d’eau, en fait, devenu salle de torture aux heures noires du national-socialisme, avant d’être réaménagé en logements.

 

2 Chateau d'eau

 

C’est ainsi à Berlin. Quelles que soient les couleurs du jour, le gris et le noir surgissent toujours, sur un mur, une façade, un boulevard, une pancarte, une photo… Autant de fragments d’Histoire que l’on prend en pleine face.

 

Puis les couleurs se ravivent en morceaux de jardins urbains et de ‘plantations sauvages’, en graffitis et tags… et le soleil toujours….

 

3 Plantations en rébellion...

 

Sur le chemin, Pankow, le musée, la vie ‘d’avant’ à l’Est. Photos, objets, installations, outils de propagande à gogo… Et le temps se pose à nouveau sur une case noire de l’échiquier du jour.

 

4 On achève bien les chevaux...

 

A présent, les rues grouillent. Aucune brise ne vient troubler la chaleur intense de l’après midi. Les voitures klaxonnent, les métros grincent et sifflent en tranchant l’air épais et lourd.

Par les portes ouvertes des échoppes et magasins s’échappent des musiques, sans fil harmonique, en toute cacophonie.

Et, sur les trottoirs, se trament des rubans de passants qui vont ou viennent, comme autant de fils de couleur. Un lieu tout en contrastes.

Bientôt c’est l’entrée du Mauerpark. Dimanche c’est marché aux puces et karaoké géants. Et il y a foule. L’endroit est animé, bruyant, sent la saucisse et les frites, et plein d’autres odeurs encore. Il semble qu’une jeunesse berlinoise se donne rendez-vous là. Sur la scène du karaoké, des amateurs se lancent, encouragés par le public massé sur les gradins. L’ambiance est bon enfant, applaudissements et rires se mêlent, c’est chouette. Si j’osais, j’irais pousser la chansonnette, mais… je n’ose pas.

 

5 Karaoké géant

 

Retourner vers les puces, se frayer un chemin parmi les stands hétéroclites, et puis partir.

 

6 Urbanité lugubre

 

Descendre le boulevard, enfilade d’immeubles dégradés sur fond de trafic intense. Paysage sinistre, qui le devient encore davantage devant l’espace, soudain vide d’habitations, où s’étend le Mémorial du Mur de Berlin. Tronçons de mur encore intacts, double paroi de béton armé, chemin de ronde et mirador, armés là encore.

 

 

Et partout les traces. Ruines, plans, photos, articles, témoignages… Multitude de détails qui fragmentent l’Histoire en milliers d’autres histoires, personnelles, de séparation, de deuil, de vie et de mort…

 

Version 2

 

La guerre, toujours décidée par les ‘grands’, et subie par les ‘petits’… Ici, certaines victimes retrouvent leur place dans cette maudite Histoire.

 

Version 3

 

Et le béton pleure encore.

 

13 Larmes de béton

 

De nouveau, la journée perd ses couleurs, longer BernaeurStrass est une expérience dont on ne sort pas indemne.

 

 

14 BernaeurStrass

 

Plus tard, d’autres lumières éclaireront la soirée, l’air deviendra plus léger. Et l’on rentrera à l’hôtel avec, collées à la peau moite, toutes ces particules de journée, et les tripes chambouleversées de toutes ces émotions…

 

15 Rêver derrière le mur...

 

Carnet de route ‘Berlin’ à suivre… :

C’était comment, Berlin, avant ?  :  ici,

La Tour de Télévision : ici,

Un peu d’architecture : ici,

Gertrud : ici,

ou encore East Side Gallery : ici,

Palette Berlinoise : ici,

Anastasia, Musée Juif de Berlin : ici,

Poudre de Berlimpinpin : ici,

voire Le Dôme du Reichstag :  ici,

Street Art in Berlin : ici,

ou Nefertiti, Berlin :  

Et Lumières de Berlin :  !

Bruxelles-Midi

Bruxelles-Midi

Sept heures du soir,

L’hiver en transit dans la gare,

Le froid se glisse sur le métal hurlant

Les mains se brulent sur les rambardes.

Vitrines éclairées

Pour que la nuit scintille,

Parfums gaufres et chocolat,

Émanent des grilles qui se ferment,

Comme se ferme la journée

Après les flots de voyageurs pressés…

Bruxelles-Midi,

Huit heures du soir,

Changement de quai

Changement de train

Nouveau départ.

Et le serpent d’acier,

Se glisse, se glisse,

Entre les coteaux, les hameaux,

En ombres et silhouettes,

Blanc de neige sur nuit noire,

Voyage dans un album photos…

Version 2

« Le train m’est gare, la gare m’est train »

Une réalité joliment exprimée

Que murmurent les murs de Bruxelles-Midi,

Quelle que soit l’heure du jour, ou de la nuit…

Version 2

HARFLEUR

Vieux port, vieilles pierres, champ de bataille, balafre dans l’Histoire et cicatrices récentes de ces multi-pontages qui, en tentant de réguler le flux de la circulation, ont défiguré le paysage. Harfleur est agité de soubresauts routiers et de hic klaxonniques de chauffeurs trop pressés. Ici, seule la Lézarde lézarde, et elle le fait bien…

 

Version 2

 

Là-haut, sur les échangeurs, le trafic est intense en ce samedi d’hiver car toutes les voies mènent à des hyper aptes à satisfaire les caddys ménagers. En contrebas, la rivière, les ponts, les petits chemins verts… Si les oreilles parviennent à se taire, alors la magie opère…

 

Version 3

 

Harfleur était belle en cet après midi, et le soleil généreux multipliait sa beauté, en des reflets floutés…

 

Version 3

Derrière les murs…

Derrière les murs percés de hautes fenêtres, les couloirs éclairés de lueurs blafardes hurlent à la mort. La nuit et son cortège d’ombres et de fantômes ont envahi l’espace alentour.

Dans les lits métalliques, autour desquels rode l’infatigable peur, des corps décharnés s’agitent, appellent, crient, supplient. La nuit est une horreur, la terre où tout s’agite, où le passé et le présent se piétinent, s’entrechoquent, se heurtent… Quant au futur, c’est un temps qui n’existe pas, et cela ajoute à l’horreur.

C’est l’heure du face à face avec soi-même, le moment de faire des comptes, de soustraire au malheur les rires et les jours heureux, puis d’additionner les regrets, les remords, les non-dits ou les trop-dits. Face à face avec l’autre aussi, que l’on ne connaît pas, ou à peine, toujours très pressé qu’il est… Alors les gestes techniques se couvrent d’un voile d’incompréhension.

Ses corps en souffrance et ses cheveux blanchis dissimulent des vies riches d’expériences, de souvenirs, de connaissances, qui tombent en poussières faute de transmission… Poussières de vies qui seront balayées d’un revers de main, quand on changera les draps demain…

Derrière les murs percés de hautes fenêtres, les couloirs hurlent à la mort. Une voix vient de s’éteindre, et une vie aussi…

 

 

 

Et la porte se ferme … (Territoires d’Enfance)

Le bleu glacé du ciel a laissé place à la nuit qui s’invite dans la pièce, à travers les vitres. Dans la cheminée, heureusement en service, le rouge et l’or crépitent et réchauffent l’atmosphère. Je suis épuisée. Je me suis mise à l’ouvrage dès les premières heures du jour, il faut que tout soit prêt à la fin de la semaine pour accueillir enfin ma nouvelle vie. 

D’abord lessiver la cuisine, ce qui m’a lessivée. Puis une couche de peinture sur les murs, du blanc parce qu’elle est petite, mais aussi de l’orange ‘lever du soleil’, pour de joyeux réveils et du peps. 

Puis j’ai dégainé la décolleuse à papier peint, je me suis métamorphosée en Calamity Jane du confetti récalcitrant. J’ai tiré sur tout ce qui bougeait, ppchit ppchit ça faisait, et ça ne bougeait pas en fait, ce qui m’arrangeait bien. Entre deux, j’enfilais mon costard de turfiste, ‘Je mise sur ce mur, fini dans trois quarts d’heure’, je misais sur des chevaux-vapeur, nul chevaux en vue mais de la vapeur, il y en avait. Je n’ai pas toujours gagné, mais ça me faisait du bien d’y croire. 

Entre chaque mur terminé, une bûche, parce qu’il fait vraiment froid en ce mois de décembre, l’hiver s’annonce rude, et un café réconfort. 

De chez ma voisine, une vieille dame que j’ai déjà croisée, monte une odeur de tarte aux pommes qui me met l’eau à la bouche et de la nostalgie au nez, odeur des tartes de mon enfance, cuisinées avec amour par ma mère. 

Ma mère … 

Mémoire olfactive qui me revient, son absence se fait sentir. Alors je décide de m’accorder une pause, fais un nouveau café, et, soigneusement, je coupe au cutter le gros scotch qui scelle un carton étiqueté ‘Albums photos’. Assise sur le canapé, café sur la table basse, j’observe avec tendresse ces souvenirs du temps joyeux où son rire tintait encore… 

Bon, il faut se remettre au travail, il n’y a plus qu’un mur à dénuder. 

À ma grande surprise, je découvre une porte camouflée sous les couches de papier peint, dont les coloris rappellent les modes successives. Je pousse l’escabeau, et son pied heurte un mécanisme au raz de la plinthe. Surprise ! La porte s’ouvre, l’entrebâillement m’aspire, et la porte se referme derrière moi. Dans l’obscurité qui envahit la pièce, mon angoisse est palpable. Petit à petit, mes yeux s’habituent et dessinent les contours d’une armoire, d’une chaise, et d’un lit. Sur le lit, une forme s’anime, camouflée sous une couverture. Je pousse un cri auquel un grognement fait écho. Alors s’élève une petite voix aux résonances familières.

– Laissez-moi tranquille, les Vagues ! Ne me touchez pas ! Si vous m’emportez, mon père et ma mère appelleront la police et viendront me chercher ! 

La peur ainsi exprimée, écho du silence qui étreignait la mienne, finalement me rassure. Je m’approche du lit, qui grogne toujours un peu, et m’assieds sur la chaise.

– Je ne m’appelle pas les Vagues, je ne vais pas t’emporter, n’aie pas peur. Et pourquoi crains-tu que les Vagues ne t’emportent ?

– Ma mère me dit toujours, quand je vais à la mer, de ne pas trop m’éloigner du bord, sinon les vagues m’emporteraient. Alors je dois faire attention, je scrute l’horizon, et guette leur bateau. Ce sont des méchants messieurs, les Vagues, puisqu’ils viennent emporter les enfants, les font grimper à bord ! On ne sait pour où, d’ailleurs, puisqu’on ne les retrouve jamais. 

Stupéfaite et en proie au trouble, j’insiste :

– Mais tu n’es pas à la mer, là, tu es dans ton lit !

– Oui, mais hier, à la télé, ils ont dit que des Vagues de froid allaient traverser la France, et moi j’habite en France.

Je ne peux réprimer un rire, la forme sous la couverture s’agite moins.

– Si tu ne t’appelles pas les Vagues, comment tu t’appelles ?

– Je m’appelle Florence.

Silence. La couverture-cachette s’abaisse un petit peu, dévoilant une bataille de mèches blondes et deux yeux.

– Moi aussi, je m’appelle Florence.

– Je sais, lui dis-je en souriant. 

 Ses yeux me sourient aussi.

– Dis, tu veux bien faire sortir le monstre qui se cache dans mon armoire, et le loup sous mon lit ?

– Oui, tu vas voir, c’est facile.

Alors j’allume la petite lampe qui diffuse une lumière douce dans la pièce. Le papier peint vert et la couverture violette retrouvent leurs couleurs. Je sais comment débarrasser la nuit de toutes ces créatures effrayantes. Je connais ce monstre d’étoffes et de lainages que l’obscurité transforme en forme immonde aux yeux boutons de nacre. Une simple pression sur la porte entrouverte suffit à enfermer l’odieuse bête qui, au matin, redeviendra simple pile de pull-overs, gilets, chemisiers, tee-shirts, petits amis qui réchauffent le corps. 

Reste à s’occuper du loup. À voix basse j’appelle : « Tom ? Tom ? Tu viens ? » et le petit chien sort du dessous du lit où chaque nuit il se réfugie. Il secoue son sommeil, peuplé peut-être de rêves papillons après lesquels il court, et se met à remuer la queue avant de sauter sur la couverture. La petite fille s’est redressée et le prend dans ses bras, enfouissant son nez dans le cou noir et blanc. À la vue de la chemise de nuit rose, je souris.

– Et maintenant, ça va ? Tu n’as plus peur ?

Je pose la question en caressant la tête blonde.

– Cela va mieux, oui, mais j’ai toujours ma grande peur, ma peur de quand je serai grande, ma peur de demain.

Mon cœur fait un bond dans ma poitrine, cette angoisse je m’en souviens si bien, ce vide à remplir de je ne savais quoi, ce grand mystère.

– Ne t’inquiète pas, ton demain est mon hier, et je te promets qu’il se passera bien … Tu devrais dormir à présent, te reposer, pour vivre ce beau demain en pleine forme…

Je la prends dans mes bras, mon nez dans les odeurs de l’enfance, du sommeil, puis dépose un baiser sur sa joue rose, avant de me diriger vers le rai de lumière que la porte, à nouveau entrebâillée, laisse filtrer. D’un sourire et d’un geste de la main, je referme la porte sur mon enfance… 

PRESQUE 5 ANS

***

Le café est froid dans ma tasse. Combien de temps me suis-je assoupie ? je ne sais pas, le feu s’est éteint, j’ai froid. Je cherche à tâtons la couverture violette, rien. L’album jaune ‘soleil de l’enfance’ a glissé de mes genoux et gît maintenant au sol, ouvert. J’en referme les pages, comme on referme une porte. 

 

J’ai fait un rêve étrange …