Les jumelles

Nouvelle écrite dans le cadre d’un atelier d’écriture. L’action se situe à l’automne 1946, dans ce que l’on appelait un ‘camp cigarette’, base de l’armée américaine pendant les mois précédant la libération, puis habitations provisoires pour des familles havraises dont le logement a été soufflé lors des bombardements. Contraintes : deux enfants, des jumelles, des bouteilles, un adulte, une référence à la nourriture, un petit événement. 

– On n’a qu’à les laisser là, bien cachées, comme ça on les retrouvera la prochaine fois et on partira en exploration dans la forêt. Ah ah, les écureuils n’ont qu’à bien se tenir, sinon on les trucidera avec nos lance-pierres !

Daniel était surexcité depuis que Rémi avait trouvé les jumelles dans leur bel étui de cuir fauve, après avoir trébuché dessus dans une ornière.

– c’est comme les lièvres, les écureuils, ça se mange ? demanda Rémi.

– ch’ais pas, j’en ai jamais mangé ! Mais pourquoi voudrais-tu manger des écureuils ?

– Bah, si on leur tire dessus, c’est pour les manger, non ? Sinon ça servirait à quoi de les tuer ? Tu sais, moi je n’aime déjà pas le lièvre. Quand mon père en prépare un, il laisse les yeux dans le bouillon, et moi j’imagine que le lièvre me voit, qu’il sait que c’est mon père qui l’a chassé, et qu’il se vengera en me faisant mal au ventre. Alors non, vraiment, j’aime pas. Et je crois que j’aimerais encore moins manger des écureuils !

– Mais non, c’est pas pour les manger, juste pour s’entrainer à tirer, s’entrainer à la guerre. On ne sait jamais, ça pourrait recommencer !

– Oh non, ne dis pas ça ! La guerre a déjà tué ma Maman, je ne voudrais pas qu’elle revienne et prenne mon Papa.

La voix du petit Rémi devint blanche en prononçant ces mots, tandis que ses lèvres tremblotèrent et que ses yeux devinrent brillants de larmes contenues. Du haut de ses 6 ans, il s’efforçait de ne pas pleurer à l’idée de revivre l’effroi des années passées. La guerre, il n’avait pratiquement connu que cela, il aspirait au répit. Ne pas pleurer non, parce que, à 6 ans, il avait le sentiment d’être déjà un homme, et parce que son copain Daniel, de 3 ans son ainé, se moquerait de lui. Daniel, lui, n’avait peur de rien, ni de la forêt, ni de l’obscurité, ni de grimper aux arbres, ni de chasser les animaux, ni de jouer avec les orvets, ni de la guerre. Non, rien ne lui faisait peur, semblait-il. Il avait déjà une stature de héros.

Daniel avait tôt fait de s’emparer des jumelles et ne les avait pas lâchées depuis. Elles étaient lourdes, toute de métal et de verre, noires sauf pour l’axe central en bronze et le lien de coton qui permettait de les suspendre au cou.

Les yeux collés aux œilletons, il scrutait l’alentour, et soudain s’exclama :

– Il y a un loup qui approche, un loup mangeur de petits garçons, prends garde Rémi !

Rémi sursauta, hurla, et voulut s’enfuir, quand Daniel l’attrapa par le bras en éclatant de rire.

– Mais non, c’est juste pour plaisanter voyons ! Il n’y a pas de loups dans la forêt, tu sais bien, les Américains les ont tous tués à la libération.

– C’est pas gentil de me faire peur comme ça. Je vais avoir la trouille quand il faudra que j’aille chercher du bois tout seul maintenant.

Silencieuses, les larmes coulaient à présent sur le visage de l’enfant, il n’avait pas pu les retenir davantage, et il était en colère contre Daniel qui le malmenait de la sorte. Le soir tombait, la forêt perdait de ses verts, de ses rouges et de ses roux pour se vêtir de gris et de noir. En remontant du sol, l’humidité formait une légère brume qui se faisait tapis lugubre, comme le suaire de la journée terminée, avant d’aller envelopper la cime des arbres d’une chevelure effrayante. Rémi aurait aimé être déjà arrivé chez lui, mais il restait du chemin à faire avant de retrouver les lueurs rassurantes et la maigre chaleur réconfortante du baraquement qu’il occupait à la lisière avec son père. Il n’était plus que tous les deux depuis qu’une bombe l’avait privé de l’amour de sa mère, de sa douceur, et du timbre chantant de sa voix. Il espérait que son père aurait fait à manger et ne se serait pas endormi dans l’ivresse du mauvais vin dont il abusait parfois pour noyer son chagrin. Les deux enfants hâtèrent le pas.

Hélas, son père dormait sur une chaise, en ronflant bouche ouverte, quand Rémi entra dans la masure. Cette fois-ci, c’est la bière qui semblait avoir eu raison de sa raison, vu les quelques bouteilles ambrées qui gisaient sur le sol, à ses pieds. Le feu était en train de mourir dans le poêle. Doucement Rémi recouvrit son père d’une vieille veste pour qu’il ne prenne pas froid. Dans son sommeil, son père sourit alors. Rémi ne savait pas sur quel rêve le Pélican de la bière l’avait emmené, mais ce sourire lui réchauffa le cœur. Puis il ramassa les bouteilles au sol pour qu’il ne trébuche pas dessus à son réveil, remis quelques morceaux de bois dans le feu et, un crouton de pain dans une main et un verre de lait coupé d’eau dans l’autre, il se hissa sur le lit, prêt pour une nouvelle soirée sombre et une nuit glacée.

 

Flamie dans les étoiles…

Ma plume était trop lourde, sa pointe toute émoussée, son encre trop salée, je n’ai pas pu écrire avant. Cela fera bientôt quatre mois que tu as congédié les papillons qui habitaient tes rêves, que ton ombre s’est éteinte sur le muret, et que l’or de tes yeux a rejoint celui de la Terre. Depuis le silence a étreint les murs du jardin, le vide s’y est installé.

Je n’étais pas prête, l’est-on jamais ? Ton départ fut donc d’une grande brutalité. Un soulagement pour toi, probablement, puisque ta santé avait soudain fichu le camp, un déchirement pour moi.

Tu avais quatorze ans, six mois, et un jour. C’est un bon âge a dit le véto, pour moi c’est bien trop tôt. Et Toi et moi, c’était ‘seulement’ depuis deux ans, six mois et trois jours. Dans l’absence on fait les comptes, et chaque jour de présence compte. Un temps d’apprivoisement l’une de l’autre lors de la maladie de ton Humain, mon Frère, puis après son départ en voyage vers d’autres éternités. Moi je t’ai adoptée de suite, toi tu as mis plus de temps. Tu as gardé des distances, la mesure était invariablement la tienne ; vautrée sur mon clavier d’ordinateur, sur mon bureau, tes pattes mouillées de pluie sur mes documents de travail ; étalée sur la table, ventre exposé au soleil, pattes en l’air ; couchée sur ma chaise, mon fauteuil… En dépit de la présence de Sieur Bingo, Royal de Gouttière déjà installé dans les lieux et peu aimable avec toi, tu prenais tes aises, mais il n’était pas questions que j’aie quelques ‘familiarités spontanées’. Une main dans ta belle fourrure bleue et blanche, sur ta petite tête ou sur ton ventre, générait systématiquement ou presque des petits cris de mécontentement, souvent suivis de ronronnements intempestifs. Mais parfois, tout de même, tu venais me chercher pour qu’ensemble nous fassions le tour de notre minuscule jardin. J’écris ces mots et je souris à ce souvenir…

Il m’a fallu du temps pour dire cette séparation dramatique. Du temps à te chercher ailleurs, à trier les photos de toi, presque 2 000, à regarder les quelques vidéos que j’avais enregistrées, à me souvenir combien tu étais belle, et combien je t’aime encore. J’ai fini le tri cette semaine, et il est devenu urgent pour moi d’écrire, de te rendre cet hommage, même si, bien sur, tu ne me liras pas puisque tu ne savais pas lire, enfin je ne crois pas. Mais il me plait de croire que, mes mots, tu les sauras, qu’ils feront le chemin de mon esprit au tien. J’ai toujours pour toi un océan de tendresse et je n’ai pas encore apprivoisé ton absence, je t’espère encore, ici ou là, dans la maison, le jardin, sur le toit.

Mais à présent je vais

Tenter de garder la joie,

La joie de t’avoir eu près de moi,

Tu fus un joli trait d’union terrestre

Entre mon Frère et moi,

Aujourd’hui devenu trait d’union stellaire

C’est comme ça que je le vois.

Après avoir rêvé de chasser les papillons, tu es devenue papillon à ton tour, tu as pris ton envol vers les étoiles et je t’espère ronronnant à présent dans les oreilles de mon cher Frère.

Merci pour le temps partagé…

Haïku jour trois de l’année 2020

terre australe en feu

mais feu d’artifice à Sydney

folie des hommes

*

troisième jour

changer de calendrier

n’y a rien fait

 

enfin accrochées

les photos des gens que j’aime

au mur du bureau

*

enfin accrochés

bienveillance autour de moi

portraits tout sourire

la retraite approche

enchantée de diminuer

la taille du bureau

 

Bavardage Oiseux

Ça fait mal ? demanda l’Accenteur Mouchet.

Très, répondit la Grive Musicienne, c’est comme une fulgurance qui te transperce le torse et t’ôte la vie, ou tout au moins un morceau de ta vie, pour la donner à je ne sais qui, je ne sais où. Ça éblouit les yeux et aveugle, le temps d’un éclair.

Le merle, à l’écoute, ricana dans son coin. Madame Grive en faisait toujours un peu trop. Là encore, elle tentait de se faire mousser, prétendait avoir vécu toutes les guerres et échappé à tous les dangers. Il savait bien lui, Monsieur Merle, que ce que les humains appelaient ‘appareil photo’ ne produisait ni feu ni flammes, et se contentait de capturer une image, un instant, une pose, un sourire. Les humains entraient ça dans l’appareil et le ressortaient parfois sur un bout de papier qu’ils accrochaient dans ce qu’ils appelaient ‘maison’ mais qui n’était qu’un nid, souvent bien encombré. Et dans la maisonnid qui les nourrit, il n’y a ni flash, ni éclair. Madame Grive exagère !

(Si j’ai commis quelques erreurs d’identification des oiseaux qui font salon dans mon jardin, n’hésitez pas à me le dire, merci)

Hors Saison 1

Arrivés au seuil de décembre,

Bientôt l’automne en souvenir,

L’hiver sortira ses atours,

De pluie, de vent et d’autres froids.

La nature plongera dans le sommeil

Jusqu’à l’heure de son réveil

Dans quelques mois,

Et moi je voudrais m’assurer

Qu’elle n’oublie pas,

Surtout pas,

Alors j’affiche quelques photos

Hors saison,

Des beautés du printemps,

Comme une invitation à ne pas omettre

De renaître…

 

Une bouteille à la mer

Un concours de poésie, format très court pour des poèmes mis en bouteilles, des bouteilles mises en coques, des coques mises à l’eau, et une traversée en perspective, direction Salvador de Bahia. Là, dans des classes apprenant le Français, les mots étaient appelés à rencontrer d’autres yeux, d’autres bouches, d’autres cœurs peut-être…

Voici les miens, le premier a gagné un prix dans la catégorie ‘adultes’ et a rejoint depuis, je l’espère, le Brésil…

 

Penche toi encore

Narcisse

Oublie ton reflet

Regarde sous la surface

Toutes les beautés cachées,

Autres que la tienne,

Retiens ta main,

Ne vole rien,

Capture du regard

Et émerveille-toi.

 

 

L’eau est ton berceau,

Et la Mer est ta Mère

Qui te berce,

Te caresse,

T’offre tous ses trésors.

Le bien le plus précieux,

La Vie.

Alors

Cesse

De pourrir

La sienne

Petit Homme…

 

C’était pendant la Transat Jacques Vabre 2019, et c’était organisé par l’association Lignes d’Horizon, dans le cadre de l’action ‘Ocean as common’. Une belle idée…

 

Le problème qui nous concerne tous – 1963

Exposition Norman Rockwell, Caen 21 septembre 2019

New York, Washington ou Caen, le choix était cornélien…!

Après avoir mis tout dans la balance, le pour de chaque ville, le contre aussi, notre choix s’est fixé sur Caen. Il y a, dans la rue Guillaume le Conquérant, un fromager hors pair que nous n’aurions trouvé dans aucune des villes américaines sus mentionnées. Et puis Rockwell à une heure de route de chez nous, quand même, ça se tente.

Quelques modules d’Art Américain partagés avec une amie très chère ne nous avaient que peu initiées à cet artiste, il était peut-être temps d’en savoir davantage. Et ce fut une belle découverte – ou redécouverte pour certaines œuvres.

Illustrateur bienveillant, féministe, humaniste, homme de cœur et d’humour, cette exposition fut un vrai moment de bonheur.

À Caen, au Mémorial, jusqu’au 27 Octobre 2019. Dépêchez-vous… !

Epigrammes – Récits d’Objets

Un atelier d’écriture au Muséum d’Histoire Naturelle sur le thème : Récits d’Objets (objets des collections du musée)

Premier exercice : épigrammes


Objets : dents (non identifiées)

À tant vouloir croquer la vie

Tu as bien mordu la poussière

Et tu t’y es cassé les dents

***

Objets : perles (PA 994 moulage)

Quelle était jolie

La fille

Au cou de laquelle tu dansais

 

***

Objet : poterie (Neustrie 12-05-1960) MHNH000007

Petit pot de terre

À l’âge de fer

Intact tu es

Combat gagné !

 

 

***

Objets : flèches (moulage) Yport, néo récent – PA590

Ci-git la flèche

Rapide et acérée

Qui dans une langue s’est plantée

Et a fini par rouiller.

C’était dans une langue de vipère…

 

 


 

À l’origine, une épigramme (du grec ancien ἐπίγραμμα / epígramma signifiant « inscription ») est une inscription, d’abord en prose, puis en vers, qu’on gravait sur les monuments, les statues, les tombeaux et les trophées, pour perpétuer le souvenir d’un héros ou d’un événement. À partir du ive siècle av. J.-C., l’épigramme devient une petite pièce de poésie sur un sujet quelconque, imitant par sa brièveté les inscriptions, offrant une pensée ingénieuse ou délicate exprimée avec grâce et précision. Enfin, à partir du xvie siècle, le genre se spécialise dans le mot d’esprit : l’épigramme renferme généralement une pointe grivoise ou assassine.

Quelques vers… de terre

La première fois que j’en ai vu un, j’ai cru qu’il prenait juste un bain. Alors je l’ai observé évoluer, ver de terre rose dans l’écuelle grise des chats. Cependant, une petite voix dans ma tête se posait la question. Est-il venu là de son plein gré ou bien a-t-il fait une chute, un mauvais plongeon, une fausse route, emprunté une illusion de direction…? La sémantique avait la réponse à cette question. J’étais en présence d’un ver de terre, et non d’un ver d’eau. Et un ver de terre pouvait, peut-être, se noyer dans un verre d’eau.

Étant informée de l’utilité de la bestiole, de sa raréfaction aussi, ayant naturellement de l’empathie voire de la compassion pour les animaux, je passais outre ma répugnance pour les vers et décidais de laisser celui-ci retourner à la terre. Pour se faire, je renversai l’écuelle des chats au-dessus d’un parterre de fleurs. Du coup je fis d’une pierre deux coups, je rendais au ver sa liberté d’action, et j’arrosais les fleurs.

Depuis, j’ai procédé à d’autres sauvetages identiques.

Ce matin, la situation était quelque peu différente. Sieur ver n’était pas en perdition dans l’écuelle des chats, d’une contenance d’un demi-litre environ, mais dans un seau plein d’eau de pluie fraichement tombée de la veille. J’habite en Normandie. En Normandie on dit parfois que la pluie pleut ‘à seaux’. Alors moi je mets des seaux dehors pour la pluie de Normandie. Cela me permet de faire un stock d’une eau adaptée à l’arrosage des plantes. Ce matin donc, la question était : Dois-je sauver un ver imprudent et perdre une vingtaine de litres d’une bonne eau en la versant sur une terre déjà bien arrosée hier ? Ou puis-je rester indifférente à la souffrance possible d’un ver en milieu inhospitalier ? Que faire ? Pas question de tendre la main à l’animal qui n’aurait certainement pas su répondre à mon geste. Pas question de toucher la bestiole. Je me mets alors en quête de quelque chose pouvait servir d’intermédiaire entre le ver et moi. Je trouve vite une petite branche que je trempe dans le seau. J’essaie d’attraper le ver avec, mais bien sur il prend peur et se tortille ! Tandis que, après maintes tentatives, je l’avais remonté quasiment en haut du seau, le voilà qui prend la poudre d’escampette et s’éclipse vers les profondeurs à nouveau. Damned ! Je ne désarme pas et retourne à la pêche. Enfin j’arrive à sortir la bête, et je la pose sur le sol, aussi délicatement que possible, avant d’aller remettre la petite branche où je l’avais trouvée. Le ver qui était ‘rose pale décoloré’ dans le seau avait pris maintenant une teinte rubis, il était tout rétréci et ne bougeait plus. Moi je devais partir bosser et tout ceci me mettait passablement en retard dans mon programme matinal. Pas le temps de lui faire un massage cardiaque, incapable de faire un bouche à bouche, je laisse là mon ver en situation critique. J’ai avalé un petit déjeuner rapide, et avant de quitter ma maison j’ai jeté un dernier coup d’œil à l’endroit où j’avais déposé mon noyé. Il n’y était plus ! Je l’ai cherché un peu et l’ai retrouvé à quelques centimètres, il avançait assez vite, avait perdu sa couleur trop foncée et avait retrouvé sa taille normale. Je pense qu’il avait fait le mort parce que je lui avais fait peur. Il semble que les vers de terre soient de piètres nageurs mais de bons acteurs….

 

Il crie

Il crie,

Il hurle, il gueule,

Il vomit sa colère,

Le rejet qu’il a subi,

L’humiliation ressentie,

L’enfance montrée du doigt,

Parce qu’il n’avait pas

La ‘bonne couleur’.

Quelle que soit la taille des maisons,

Si le village est grand ou la ville petite,

Et que les rues en sont étroites,

Les idées le sont parfois aussi…

*

Il crie,

Il hurle, il gueule,

Il vomit sa colère,

Le rejet qu’il a subi,

L’humiliation ressentie,

L’enfance montrée du doigt…

Et de ces douleurs-là,

On grandit autrement,

Parfois en résilience,

Parfois dans la violence.

Lui c’est là qu’il chavire

Dans la fureur il s’emporte.

*

Lui, il crie, il crie,

Il beugle, il gueule,

Il clame ses vérités,

Les tonne, les assène,

Te les fiche en pleine face,

Écrase tes protestations,

Balaie la contradiction,

Éjecte ton opinion,

Parce que lui il sait !

Et toi, tu ne sais rien,

Toi, tu as la ‘bonne couleur’

Alors la souffrance, tu ne connais pas.

*

Il dénonce la violence,

LES violences,

La faim, la guerre,

La pollution, la misère,

Le profit, les supplices…

Il multiplie les chiffres

Additionne les données,

Te noie sous les infos,

Fait une tambouille perso,

Et tu ne dois pas piper mot,

Sous peine de te faire déchiqueter

Par sa mâchoire colérique.

*

Il crie, gueule, tempête,

Vomit sa souffrance au monde,

La seule souffrance, la sienne,

Elle n’a pas cicatrisé.

Tous coupables nous sommes,

Tous indifférents, croit-il.

Moi j’aimerais lui dire,

De retourner sur ses pas,

Et de prendre dans ses bras,

L’enfant qu’il était

Pour tenter de l’apaiser,

Et pour qu’enfin il cesse… de hurler !

(C’était un soir, un diner, une rencontre, et ce type écorché vif et furieusement odieux !)

Cœur d’artichaut (Territoires d’Enfance)

Je ne comprenais rien aux affaires de cœur.

De toute évidence, j’étais trop petite pour cela.

Le cœur ne semblait jamais être ni où je l’envisageais, ni même ce que je croyais.

Quand j’avais mal au cœur, je n’avais pas mal dans la partie gauche de ma cage thoracique mais plutôt du coté de l’estomac qui, en se soulevant, provoquait des hauts de cœur même si ce dernier ne remontait jamais vraiment. J’entendais dire que telle ou telle personne avait le cœur sur la main, mais sur leurs mains je ne voyais rien. Et puis, il y avait des cœurs de pierre, et ça je me demandais comment ça pouvait fonctionner. Est-ce qu’un gros caillou dans la poitrine pouvait déformer le corps et la colonne vertébrale ? Comment le sang pouvait-il circuler dans un cœur aussi dur ?

Ce que j’avais bien perçu, je crois, c’était l’importance du cœur. Une camarade de classe souffrait d’une malformation cardiaque, et cela semblait bien plus dangereux que les problèmes de cœur de ma grande sœur. Si j’avais bien compris, le cœur était un organe vital (le mot ‘organe’ est un anachronisme ici, j’ignorais ce mot alors). Et le cœur pompait le sang. Le mien, le vôtre, le nôtre, celui de tous les animaux dont tous les humains. J’avais compris aussi que toutes les pièces de viande que cuisinait ma mère, rôtis, poulets, biftecks… venaient d’animaux dont le cœur s’était arrêté, le sang n’était alors plus pompé, c’est pourquoi il y en avait parfois dans mon assiette. Pour moi, le sang était le cœur du problème. Je détestais ce sang qui parlait de la mort. Je détestais la viande. J’adorais mon chien. Mon chien adorait la viande. À chaque repas il était à mes pieds et moi je lui transmettais plus ou moins discrètement des morceaux de ce truc plein de chair et parfois plein de sang.

Mon chien était content, moi j’étais anémiée.

Suivirent alors des semaines, des mois, de lutte entre ma mère et moi, ou plutôt entre les cuillères ou fourchettes de ma mère et ma bouche qui ne voulait pas s’ouvrir. Elle était désespérée de mon dégout de cela, j’étais désespérée de ne pouvoir lui faire plaisir et ingurgiter la forme immonde. Mais ça me donnait des hauts de cœur, le cœur toujours, on en revient à ça…

Et puis il y avait l’artichaut. J’adorais les artichauts, j’aimais bien les légumes en général, et c’est toujours le cas. Et l’artichaut était un légume. Enfin… en partie. C’était un légume tant qu’il avait des feuilles. Mais sous les feuilles, le cœur ! Une fois effeuillé, l’artichaut quittait son statut de végétal pour devenir une sorte d’animal. Et moi j’étais dégoutée à l’idée de manger son cœur, à l’idée de me retrouver éventuellement avec le sang de l’artichaut dans mon assiette. Alors, après avoir planté goulument mes dents dans chacune des feuilles et m’être régalée de la pulpe gouteuse, au moment fatidique où les battements de cœur de l’artichaut auraient pu se faire entendre, je disais à ma Mère ‘Je n’ai plus faim, je n’en veux plus’. Étonnamment, ou pas, ma Mère ne m’obligeait pas à manger cette ‘viande-là’ et, avec beaucoup de dévouement, elle se chargeait de manger le cœur elle-même.

J’ai grandi depuis. Je sais mieux ce qu’est un artichaut. J’en ai mangé un ce soir, il était cuit à point, fondant à cœur, et j’ai tout mangé, y compris, bien sur, sa partie la plus délectable, son cœur… Et je souris encore au souvenir du ‘sacrifice’ de ma Mère…