IPCC – GIEC par Baba Brinkman

Après avoir participé à la traduction – non officielle mais largement lue et diffusée, de plusieurs rapports du GIEC (Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’évolution du Climat), j’ai découvert cette vidéo il y a quelques mois.

IPCC de Baba Brinkman, ou comment dire les choses autrement. Des mots qui frappent, des punchlines, et les images qui soulignent le propos… Peut-être que là, on voit mieux de quoi il ressort, peut-être que là on comprend.

Enfin !

Alors, toujours avec la même équipe, nous avons récemment entrepris la traduction en Français de cette chanson pour vous la proposer en sous-titres, avec l’accord du rappeur Baba Brinkman (qui en plus d’être un rappeur de talent, est un chouette mec). Je vous la propose donc aujourd’hui…

 

Et voici les paroles…

En anglais :

 

You want a new definition of “hard core”?

Check out the intergovernmental climate report

It says the world is getting warmer, unequivocally

And the oceans have increased 30% in acidity

And 90% of the warming trend is oceanic

And concentrated in the arctic – nobody panic

But the level of greenhouse gasses in the air

Is higher now than it’s been in millions of years

We added more than a trillion tonnes of CO2 to the atmosphere

It’s gonna be centuries before some of the gasses clear

I’m dropping science, unvarnished, unbiased

But I don’t blame you if your instinct is to deny it

‘Cause we evolved to prioritize immediate threats

If it bleeds it leads, that’s what the media says

So let the gangster-esque rap music paint a picture

And I’ll hit you with some evidence-based predictions�

Get ready for…

 

Wars, famines, droughts, floods

Hurricanes, heat waves, murders, thugs

Chaos, refugees, stress, disease

Extinction, disaster, I-P-C-C

 

Hollywood summer blockbusters can’t touch this

I get my thrills from the latest reports published

By the Intergovernmental Panel on Climate Change

Formed in 1988 to get the science straight

Now they dropped the fifth assessment and the data’s up to date So allow me to summarize: bad things on the way

Higher emissions, sea level rise, dire predictions

On target for disaster movie-style predicaments

In Copenhagen we set a limit of two degrees

But that’s still enough to disintegrate major ice sheets

Over the course of centuries, or maybe decades

Yeah, some of the details are still up for debate

They fluctuate between certain disaster and likely disaster

Slow and steady or higher and faster

Consensus, it’s the lowest common denominator

Which means it’s probably gonna be way worse

Than the…

 

Wars, famines, droughts, floods

Hurricanes, heat waves, murders, thugs

Chaos, refugees, stress, disease

Extinction, disaster, I-P-C-C

 

So be afraid, be very afraid

But we’re not, despite what the scenarios say

And the effect of talkin’ about it is visible yawning

And occasionally changing our behaviour microscopically

And even those who get it, tend to get it logically

But not viscerally, so we’re navigating myopically

The threat is existential, it’s not environmental

And your individual response is inconsequential

Only coordination of our whole species

Is gonna keep coastal cities from sinking below the deep seas

And when was the last time a solution included all of us?

Geophysics is at the mercy of geopolitics

Climate change communicators, keep it positive

People need to feel like they still have options

And we do have options, either we find a solution

Or we stick with the business-as-usual level pollution �

And get used to the…

 

Wars, famines, droughts, floods

Hurricanes, heat waves, murders, thugs

Chaos, refugees, stress, disease

Extinction, disaster, I-P-C-C

 

Et en Français (si la version diffère légèrement des sous-titres c’est lié au manque de place mais l’essence est la même)

Vous voulez une nouvelle définition de « hardcore » ?

Lisez le rapport intergouvernemental sur le climat

Il dit que le monde se réchauffe, sans équivoque

Et l’acidité des océans a augmenté de 30%.

Et 90 % de la tendance au réchauffement est océanique

Et concentré dans l’Arctique – personne ne panique

Mais le niveau de gaz à effet de serre dans l’air

Est plus élevé aujourd’hui qu’il ne l’a été depuis des millions d’années

Plus de mille milliards de tonnes de CO2 rejetées dans l’atmosphère

Il faudra des siècles avant que certains gaz ne se dispersent.

Je balance ma science, sans filtre, sans préjugés

Mais je ne vous blâme pas si votre instinct vous pousse à la nier

Parce que notre priorité ce sont les risques immédiats

S’il y a du sang ça prime, c’est ce que disent les médias

Alors laissez la musique rap des gangsta vous brosser le tableau

Et je vais vous bombarder de prédictions basées sur des preuves

Préparez-vous aux…

Guerres, famines, sécheresses, inondations

Ouragans, canicules, meurtres, agressions

Chaos, réfugiés, stress, maladies

Extinctions, désastres,

G-I-E-C

Les superproductions hollywoodiennes de l’été sont loin du compte

J’ai des frissons quand je lis les derniers rapports publiés par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat

Créé en 1988 pour faire le point sur la situation scientifique

Aujourd’hui, ils ont publié la cinquième évaluation et les données sont à jour.

Laissez moi résumer, ce n’est vraiment pas bon.

Émissions en augmentation, élévation du niveau des mers, prévisions pessimistes

Des scénarios dignes de films catastrophe

À Copenhague, on a fixé à 2 degrés la limite

Mais ça suffit encore à désintégrer la banquise.

Au cours des siècles, ou peut-être des décennies

Oui, certains détails sont encore à discuter.

Ils fluctuent entre un désastre possible et un désastre assuré.

De façon lente et régulière ou plus aigue et plus rapide

Le consensus, c’est le plus petit dénominateur commun

Ce qui veut dire que ce sera probablement bien pire

Que les…

Guerres, famines, sécheresses, inondations

Ouragans, canicules, meurtres, agressions

Chaos, réfugiés, stress, maladies

Extinctions, désastres,

G-I-E-C

Alors ayez peur, ayez très peur

Mais non, ça ne nous touche pas, malgré ce que disent les scénarios

Et le fait d’en parler génère des bâillements,

Et le changement de comportement reste microscopique.

Et même ceux qui comprennent ne le comprennent qu’en théorie

Mais pas dans leurs tripes, donc nous naviguons à l’aveugle

La menace est existentielle, pas qu’environnementale

Et nos réponses individuelles sont sans incidence.

Seule la coordination de toute l’espèce humaine

Empêchera les villes côtières de sombrer sous les eaux

Et c’était quand la dernière solution qui nous a tous réunis ?

La géophysique est à la merci de la géopolitique

Communiquez sur le changement climatique, mais restez positif

Les gens doivent avoir le sentiment qu’ils ont encore des options

Et nous avons des options, soit nous trouvons une solution

Soit on s’en tient au « bizness as usual » et ses niveaux de pollution

Et on s’habitue aux …

Guerres, famines, sécheresses, inondations

Ouragans, canicules, meurtres, agressions

Chaos, réfugiés, stress, maladies

Extinctions, désastres,

G-I-E-C

Je vous invite à découvrir l’univers de Baba Brinkman en cliquant sur le lien ici . En plus de la chanson IPCC, c’est tout un album sur le changement climatique que vous pourrez découvrir (morceaux qu’il a été invité à proposer lors de la COP 21 à Paris, il y a quelques années). Et vous découvrirez encore bien d’autres morceaux, tous écrits avec talent et maitrise de la langue. 

Au fil de l’eau, de l’onde amère

Dis-moi 10 mots. Cette année, c’était au fil de l’eau que nous invitait le Ministère de la Culture. Un défi d’écriture et 10 mots à caser. Tout ça, c’était il y a longtemps, c’était au temps ‘d’avant’, d’avant que le temps et le reste ne nous échappent et que l’on ait à tout réinventer… 

Cette année, j’ai participé. J’ai envoyé deux textes, un léger (publication précédente), l’autre  beaucoup moins (publié ici). Et j’ai appris hier que ce texte-ci avait été sélectionné et avait obtenu le premier prix de la catégorie adulte  à la bibliothèque de ma ville. 

Les 10 mots à utiliser : aquarelle (nom) à vau-l’eau (adv.) engloutir (v.) fluide (adj.) mangrove (nom) oasis (nom) ondée (nom) plouf (interj.) ruisseler (v.) spitant (adj.)

Et mon 2è texte, celui qui dit mieux je crois  : 

 

Ils cherchaient un endroit pour les accueillir, un morceau de terre comme une oasis, un lieu pour poser le fardeau de leur vie et en faire une chance. Ils ont pris la mer dans des bateaux amochés, trop chargés, ou trop petits, c’est selon… Ils en ont essuyé, des ondées, des orages, des vagues, des déferlements ramenant à la petitesse de l’humain face aux éléments. Leur malheur devenu fluide, liquide, ruisselait de partout. Quand le ciel était noir de nuages, quand la nuit enveloppait les nues, la mer, et les humains, dans un même drap obscur, les seules étoiles visibles étaient celles qui brillaient dans les yeux des enfants, des femmes, et des hommes qui y croyaient encore. Des étoiles en forme de lueurs d’espoir.

Jusqu’à la vague de trop, l’averse de trop, et le moment fatal où tout part à vau-l’eau et où les êtres glissent vers les profondeurs marines qui les engloutissent froidement. Et quand les ‘plouf’, les ‘splash’, les pleurs et les cris finissent par se taire, c’est que le grand drap obscur est devenu linceul.

 

 

À celles et ceux qui ont tenté leur chance mais à qui la chance n’a pas tendu la main…

La Mémoire des Embruns

La Mémoire des Embruns, roman de Karen Viggers

17421 km, c’est la distance qui sépare la ville où j’habite de l’Île de Bruny, en Tasmanie. 17421 km que j’ai parcourus régulièrement ces derniers jours, en quatre parties, 39 chapitres, et 570 pages.

Je n’avais pas lu si gros roman depuis un moment, me suis lancée dans la lecture au hasard d’une pioche dans ma bibliothèque, me suis vite demandé si c’était judicieux d’entamer autant de pages en un moment aussi trouble que celui du confinement et de son déconfinement associé, mais le mal était fait, j’avais commencé à lire l’ouvrage. Et quand je commence un livre, soit je le termine, soit je l’abandonne définitivement. Si je l’abandonne, c’est que le livre me barbe, mais c’est rare. Car même s’il me barbe, j’aime bien en être sure sure sure, et je ne le sais qu’en allant jusqu’au bout.

Il n’y avait aucune raison que j’abandonne celui-ci.

Je ne saurais dire si ‘La Mémoire des Embruns’ est un grand ou un bon roman. Je n’ai jamais su estimer cela, ou peut-être ne me le suis-je jamais permis, tant cette notion est subjective. Mais je sais que je m’y suis glissée, jour après jour, timidement au début, et puis avec une impatience grandissant au fil du temps. Si l’intrigue est assez ‘convenue’ et sans grande surprise, le déroulement des événements, la narration, le déploiement des personnages… tout cela embarque au loin.

 

Départ pour la Tasmanie donc, et je ne sais même pas où c’est, enfin pas vraiment. Je sais qu’elle est proche de l’Australie, mais je la situe plutôt au nord de ce pays, alors qu’elle est au sud.

J’ai voyagé.

J’ai voyagé sur cette île triangulaire, ou plutôt cet ensemble d’îles. J’ai voyagé sur les sentiers escarpés, sur les plages, sur les falaises, dans les bourrasques de vent, le vacarme des lames s’écrasant sur les rochers, le clapotis de l’eau calme…

J’ai voyagé plus au sud encore, dans les 50ème hurlants, et puis dans le grand blanc de l’Antarctique, de la banquise, dans le bleu et le rose des glaciers, dans l’hiver austral et sa nuit qui n’en finit pas.

J’ai voyagé dans des tempêtes intérieures, dans les émotions et les sentiments des personnages, plus vrais que nature, forts et fragiles à la fois, intrépides et téméraires, renfrognés et ouverts. Dans La Mémoire des Embruns, il n’y a pas de héros. Chacun porte ses fractures et fait avec ses failles.

L’ensemble fut une belle exploration et une belle traversée. Et un chemin de découvertes, nées de recherches, du désir d’en savoir plus. C’est où ? (la Tasmanie donc, Bruny, Hobart, le Parc National du Freycinet…) C’est comment les puffins ?

Un puffin. Je crois que nous les appelons des Macareux (photo Wikipédia)

Il y a des livres que l’on referme un peu comme on les a ouverts, sans bruit, sans laisser de traces. Et d’autres que l’on peine à quitter, des personnages auxquels on s’attache, alors l’envie de prolonger le plaisir se manifeste.

C’est pourquoi j’ai ici écrit le mien…

Bonne lecture !

Les jumelles

Nouvelle écrite dans le cadre d’un atelier d’écriture. L’action se situe à l’automne 1946, dans ce que l’on appelait un ‘camp cigarette’, base de l’armée américaine pendant les mois précédant la libération, puis habitations provisoires pour des familles havraises dont le logement a été soufflé lors des bombardements. Contraintes : deux enfants, des jumelles, des bouteilles, un adulte, une référence à la nourriture, un petit événement. 

– On n’a qu’à les laisser là, bien cachées, comme ça on les retrouvera la prochaine fois et on partira en exploration dans la forêt. Ah ah, les écureuils n’ont qu’à bien se tenir, sinon on les trucidera avec nos lance-pierres !

Daniel était surexcité depuis que Rémi avait trouvé les jumelles dans leur bel étui de cuir fauve, après avoir trébuché dessus dans une ornière.

– c’est comme les lièvres, les écureuils, ça se mange ? demanda Rémi.

– ch’ais pas, j’en ai jamais mangé ! Mais pourquoi voudrais-tu manger des écureuils ?

– Bah, si on leur tire dessus, c’est pour les manger, non ? Sinon ça servirait à quoi de les tuer ? Tu sais, moi je n’aime déjà pas le lièvre. Quand mon père en prépare un, il laisse les yeux dans le bouillon, et moi j’imagine que le lièvre me voit, qu’il sait que c’est mon père qui l’a chassé, et qu’il se vengera en me faisant mal au ventre. Alors non, vraiment, j’aime pas. Et je crois que j’aimerais encore moins manger des écureuils !

– Mais non, c’est pas pour les manger, juste pour s’entrainer à tirer, s’entrainer à la guerre. On ne sait jamais, ça pourrait recommencer !

– Oh non, ne dis pas ça ! La guerre a déjà tué ma Maman, je ne voudrais pas qu’elle revienne et prenne mon Papa.

La voix du petit Rémi devint blanche en prononçant ces mots, tandis que ses lèvres tremblotèrent et que ses yeux devinrent brillants de larmes contenues. Du haut de ses 6 ans, il s’efforçait de ne pas pleurer à l’idée de revivre l’effroi des années passées. La guerre, il n’avait pratiquement connu que cela, il aspirait au répit. Ne pas pleurer non, parce que, à 6 ans, il avait le sentiment d’être déjà un homme, et parce que son copain Daniel, de 3 ans son ainé, se moquerait de lui. Daniel, lui, n’avait peur de rien, ni de la forêt, ni de l’obscurité, ni de grimper aux arbres, ni de chasser les animaux, ni de jouer avec les orvets, ni de la guerre. Non, rien ne lui faisait peur, semblait-il. Il avait déjà une stature de héros.

Daniel avait tôt fait de s’emparer des jumelles et ne les avait pas lâchées depuis. Elles étaient lourdes, toute de métal et de verre, noires sauf pour l’axe central en bronze et le lien de coton qui permettait de les suspendre au cou.

Les yeux collés aux œilletons, il scrutait l’alentour, et soudain s’exclama :

– Il y a un loup qui approche, un loup mangeur de petits garçons, prends garde Rémi !

Rémi sursauta, hurla, et voulut s’enfuir, quand Daniel l’attrapa par le bras en éclatant de rire.

– Mais non, c’est juste pour plaisanter voyons ! Il n’y a pas de loups dans la forêt, tu sais bien, les Américains les ont tous tués à la libération.

– C’est pas gentil de me faire peur comme ça. Je vais avoir la trouille quand il faudra que j’aille chercher du bois tout seul maintenant.

Silencieuses, les larmes coulaient à présent sur le visage de l’enfant, il n’avait pas pu les retenir davantage, et il était en colère contre Daniel qui le malmenait de la sorte. Le soir tombait, la forêt perdait de ses verts, de ses rouges et de ses roux pour se vêtir de gris et de noir. En remontant du sol, l’humidité formait une légère brume qui se faisait tapis lugubre, comme le suaire de la journée terminée, avant d’aller envelopper la cime des arbres d’une chevelure effrayante. Rémi aurait aimé être déjà arrivé chez lui, mais il restait du chemin à faire avant de retrouver les lueurs rassurantes et la maigre chaleur réconfortante du baraquement qu’il occupait à la lisière avec son père. Il n’était plus que tous les deux depuis qu’une bombe l’avait privé de l’amour de sa mère, de sa douceur, et du timbre chantant de sa voix. Il espérait que son père aurait fait à manger et ne se serait pas endormi dans l’ivresse du mauvais vin dont il abusait parfois pour noyer son chagrin. Les deux enfants hâtèrent le pas.

Hélas, son père dormait sur une chaise, en ronflant bouche ouverte, quand Rémi entra dans la masure. Cette fois-ci, c’est la bière qui semblait avoir eu raison de sa raison, vu les quelques bouteilles ambrées qui gisaient sur le sol, à ses pieds. Le feu était en train de mourir dans le poêle. Doucement Rémi recouvrit son père d’une vieille veste pour qu’il ne prenne pas froid. Dans son sommeil, son père sourit alors. Rémi ne savait pas sur quel rêve le Pélican de la bière l’avait emmené, mais ce sourire lui réchauffa le cœur. Puis il ramassa les bouteilles au sol pour qu’il ne trébuche pas dessus à son réveil, remis quelques morceaux de bois dans le feu et, un crouton de pain dans une main et un verre de lait coupé d’eau dans l’autre, il se hissa sur le lit, prêt pour une nouvelle soirée sombre et une nuit glacée.

 

Réflexions sur Sable et Sel, Etosha National Park

Le soleil se levait à peine lorsque j’ai arrêté le moteur de la voiture auprès du point d’eau. Là, à l’écart de toute civilisation, j’observe les animaux venus s’abreuver avant de se mettre au frais, autant que possible, pendant les heures chaudes de la journée. Etosha National Park, Namibie, environnement d’une belle étrangeté, de sable clair, de sel, et d’arbustes décharnés, un paysage lunaire parfois. Sur le gris cendre du sol, ma voiture blanche ne dénote pas trop.

J’observe, respire, souris, m’émerveille, et l’esprit s’envole parfois vers la Lune, ou bien s’enfonce dans les profondeurs de la terre, le lieu y invite. Dans les allers retours de mes pensées, l’animal et l’homme se croisent, et naissent des questions.

Au bord de l’eau, déploiement d’impalas et de koudous, de zèbres et de girafes, de chacals à dos noir et de phacochères. Et puis un rhinocéros, et nombre d’oiseaux, au plumage discret ou coloré, probablement une myriade d’insectes et quelques reptiles aussi. Pas de prédateur à portée de sens, l’atmosphère est calme, tranquille, il règne ici une forme de sérénité, habillée de bruits paisibles, éclairée d’une lumière blanche à force de réfléchir le sel du sol. Ici, chacun vit sa vie, avec l’Autre ou à coté de l’Autre, unis par un objectif commun, boire, donc vivre, et soudés de fait contre l’ennemi, puisque l’alerte des Uns alertera aussi les Autres.

Moments précieux, débarrassés de tout superflu, épurés de toute frivolité, moments de retour à l’essence et à l’essentiel, je prends mon temps, sereine. Et les heures passent, seconde après seconde.

Lorsque je reprends contact avec ma réalité plastique et métallique et sa clé de contact, je réalise que mon véhicule carapace est complètement entouré. Que pendant que je me perdais en vues frontales et latérales, je n’avais pas ménagé mes arrières, et de nombreux animaux s’étaient, à leur tour, approchés du point d’eau.

Après un moment de panique réflexe, je suis littéralement encerclée, je souris à la vue des truffes, groins, et becs qui paissent, broutent, fouinent, bequettent, en s’ébrouant de ci de là. Je réalise que je ne suis pas envisagée comme une menace, et que, malgré mon allure étrange, toute de ferraille vêtue, et mes odeurs bizarres, malgré mes différences, je suis intégrée.

Dans la beauté nue de ce paysage, dans la tranquillité du moment, toute peur apaisée, le plaisir est intense.

Il faut repartir, se frayer un chemin. Je remets le moteur en marche, doucement, et patiente. Petit à petit les animaux s’écartent, sans heurt, et je peux reprendre ma route. Alors je me surprends à rêver que nous sommes nous aussi, les humains, capables de cela, d’accepter les différences, d’intégrer leur existence, et s’en enrichir. Vivre ensemble, les uns avec les autres ou seulement cote à cote. Que la mémoire revienne, que l’on se rappelle que nous sommes des maillons et, de ce fait, unis.

Se souvenir que « je suis parce que nous sommes ».

Et ne pas oublier d’aimer…

 

(nouvelle parue sous le titre ‘Bienveillance animale’, dans un recueil intitulé ‘Je suis parce que nous sommes’)

Wisconsin

Bien sur, c’est difficile de tourner la page. Bien sur on s’est attachés, on a quand même passé pas mal de temps ensemble. Trente, trente-cinq ans ? Cinq ou six jours ?

Bill, c’est un petit bonhomme plein de rêve et d’imagination, amoureux de la nature et de ses créatures, le cœur bon, l’âme belle. Bill, écrasé sous la poigne alcoolique et mauvaise d’un être qui a oublié d’être humain. Bill, dont le miroir reflète une mère soumise, faible, et folle en devenir, une femme lettrée, qui accroche ses mots aux branches des arbres, ou les verse dans la rivière claire. Claire, c’est aussi son nom.

Jimmy. Jimmy le grand frère, protecteur, fier, qui veut en découdre pour prendre de la distance, s’auréoler de gloire, et ainsi souligner la couardise de son père.

Le Vietnam où les rêves sont réduits en cendre, et Jimmy s’effondre sous les tirs ennemis ou, pire, devient flamme dans le napalm. Mais il gagne sa liberté, celle de revenir hanter les terres qui lui sont chères, sa campagne du Wisconsin. Et de venir habiter chaque arbre, chaque cerf, chacun des êtres qu’il a aimés. Si John, le père abusif, semble peu affecté de ne plus revoir son fils, il en va différemment pour son petit frère, sa mère, ainsi que Rosemary et Ernie, deux voisins qui se sont pris d’affection pour les deux enfants, et ont toujours tenté de recoudre leurs ailes quand les grands les flétrissaient.

Wisconsin (The Turtle Warrior pour le titre original) est un roman qui sent le cèdre et l’eau vive, la tortue et la mousse, la nature dans ce qu’elle a de plus rude, mais aussi de plus beau. C’est une belle histoire de reconstruction, une décision prise de vivre, vivre ensemble, encore, et de s’aimer toujours…

Alors ça a été dur, oui, de tourner la dernière page…

(Roman de Mary Relindes Ellis, sorti en 2004, 438 pages dans l’édition 10/18, collection domaine étranger)

Tempête

 

Et la mer, ce jour-là, était très en colère, griffant le sable et laissant, ici et là dans les sillons, marées d’écume et frissons d’eau.

Elle s’était reculée afin de reprendre son souffle et mieux revenir à la charge pour exprimer ainsi son ire à son heure.

Et les humains, téméraires, s’allèrent braver les vents, titiller la tourmente, se faire peur, un peu.

Ce jour-là, oui, tout était différent, irréel

Lumière, bruit, humidité de l’air

Comme un autre monde à venir,

Comme un adieu

Pour une renaissance…

 

Cloches et Glas

Elle a la tête courbe,

La stèle,

Comme pour adoucir la pierre,

Et arrondir les angles

De l’Histoire

Qui aimerait une autre Mémoire,

Un passé pas si sombre

Et moins de sang versé,

Noirci par les années,

À se voiler la face

À tenter d’oublier que le port n’était pas

Que de coton

Et de café,

À passer sous silence,

Les cales hurlantes et tourmentées,

De la douleur des hommes,

Des souffrances des femmes,

Et des pleurs des enfants

Esclaves des marchands

Sans âmes

Infâmes.

Maigre stèle,

Petite,

Pour grande honte.

(Esplanade Guynemer, plaque commémorative)

Mon frère, ce héros.

C’est un bel oiseau avec un gros problème de patte. Le sang ne voulait plus l’irriguer, alors le docteur a réparé, dans l’urgence, parce que la faucheuse rodait. Il a mis un tuyau neuf.

Mais le tuyau s’est bouché.

Alors il a remis un autre tuyau, plus naturel, dans une autre urgence, et la faucheuse toujours tournoyait.

Putain de tuyau, il s’est encore bouché, alors le docteur a dit à l’Oiseau qu’il fallait la couper, cette patte, là, au-dessous de l’articulation. Et qu’il mettrait un bâtonnet, pour que l’Oiseau puisse encore marcher.

L’Oiseau s’est affolé, recroquevillé dans des draps qui n’étaient pas les siens. Sont venus les fantômes, les ombres, les silhouettes rugueuses, les monstres de la nuit. Dans les mains froides du chirurgien, il a bravé la faucheuse qui se réjouissait déjà. Il l’a bravée parce que, ailleurs, non loin, il y avait des océans d’amour et de tendresse qui l’attendaient. Alors il a cherché la force, l’énergie, et a redressé la tête. Il voulait de nouveau marcher, voler, voir le bleu du ciel. Aimer, être aimé, vivre…

Mais le sort s’est acharné, le docteur a dit qu’il fallait encore couper la patte, plus haut. L’Oiseau en a été assommé. Il a baissé la tête, replié ses ailes, tombé le cœur et l’envie de vivre. Son corps est si fatigué… Alors, les océans d’amour et de tendresse ont multiplié les vagues, les déferlantes, exit les 40ème rugissants, bienvenue aux 40ème murmurants, murmureurs de mots doux, générateurs d’énergie vitale, multiplicateurs de douceur…

 

Ce soir, le bel Oiseau a quitté le bloc opératoire, froid, métallique, impersonnel bien que rempli de personnel. Et il a retrouvé des bras aimants, plein de bras aimants. L’Oiseau m’a appris qu’il ne fallait plus vivre au jour le jour, mais vivre l’heure, la minute, la seconde, l’instant. L’instant présent et précieux. Et il force l’admiration par son courage.

Il est fatigué, l’Oiseau, il dort d’un sommeil bien mérité. Et quel que soit son demain, quel que soit le mien, ce soir cet Oiseau a les couleurs du héros, les plumes d’un champion.

Bravo Frérot, merci mon Frère…

Mon parc d’attractions (Territoires d’Enfance)

J’ai sept ans.

Le blé pousse en épis dans mes cheveux, j’ai la tignasse en champ de bataille et les yeux qui pétillent. Je ris.

Je dois traverser l’Amazone, sur un tronc d’arbre couché, en mode funambule et en équilibre instable. J’ai peur.

Un ru, une branche.

Le bassin au nymphéas, Claude Monet

Dans mon maillot de bain rose vif, je mâchouille un brin d’herbe verte cueilli dans la plaine immense. Je ris.

Assise au bord du lac Michigan, il va falloir me mettre à l’eau. Mais je ne sais pas très bien nager. J’ai peur.

Un pré, une mare.

 

J’ai enfreint les consignes, décroché le fruit défendu, planté mes dents dedans et tout recraché. Beurk ! Je ris.

Il y a un dragon dans le donjon. C’est sûr, il va m’attraper, cracher du feu, me cuire, me dévorer ! J’ai peur.

Une pomme à cidre, un colombier.

 

Dans la maison des 3 Ours, je fais la tambouille. Je prépare une bonne soupe, ils vont bientôt rentrer. Je ris.

Mes pieds glissent dans les chutes du Niagara, et je sens le courant qui m’emporte vers les rapides. J’ai peur.

Une remise, la chute d’une rivière.

 

Je me suis faufilée sous les grilles. La demeure, des yeux ouverts, d’autres fermés, fait des clins d’œil. Je ris.

Il y a des fantômes dans le château, leurs silhouettes s’agitent, j’entends des hurlements lugubres. J’ai peur.

Les volets du manoir qui claquent, des arbres dans le vent.

 

Un cerbère garde l’entrée, je l’apprivoise de mon philtre magique, il se roule maintenant à mes pieds. Je ris.

Mais d’autres approchent en hurlant, je n’ai plus de potion qui calme, alors je tente l’apprivoisement, j’ai peur.

Un chien puis deux, quelques morceaux de sucre.

 

Dans une forteresse alliée, je troque armure contre tenue princière, remets de l’ordre dans mes épis. Je ris

L’allié s’avère être en colère, j’ai encore ignoré le code de conduite, j’affronte une nouvelle guerre. J’ai peur.

Short déchiré, les adultes.

Le Printemps, Claude Monet

De nombreux dimanches de mon enfance ont été faits de ces aventures-là. Un grand domaine, dont le propriétaire brillait par son absence, était notre royaume, le terrain de nos exploits. Des amis de mes parents en étaient les gardiens. Certains espaces nous étaient interdits. Sales mômes, sauvageons, nous jouissions de tout et bravions tous les ordres…

Souvenirs joyeux d’un âge perdu où nous avions encore tout à gagner.

 

Pour découvrir la version audio, cliquez ICI

 

Le brevet de 23 mètres (Territoires d’Enfance)

Elle est là, sur le bord du bassin, tremblante sur ses jambes trop longues et trop maigres, submergée par la trouille.

C’est la première année que sa classe participe aux cours de natation. Elle a donc appris à nager, elle connaît les mouvements à faire pour brasser l’eau, mais elle n’arrive pas à décrocher du bord du bassin si elle n’a pas de bouchons. Et malgré les bouchons, elle ne quitte pas le premier couloir. Ainsi, en cas de panique, elle peut se raccrocher au bord. Encore.

Ce n’est pas qu’elle n’aime pas l’eau, non. Quand on la laisse tranquille, sans imposer des exercices, elle s’y amuse bien au contraire. En particulier dans le petit bassin, avoir pied, ça booste l’assurance. Ce qu’elle déteste par dessus tout, c’est le contact brutal avec l’eau. Sauter dans l’eau est une torture, plonger elle ne l’envisage même pas ! ça lui fait mal aux oreilles, au nez, aux yeux, elle panique et s’agite comme un poisson rouge hors de son bocal.

Mais aujourd’hui c’est le jour du brevet de 25 mètres brasse. Et c’est le grand saut. Parce que, non, on ne descend pas par l’échelle, on se jette à l’eau. Les consignes sont données : premier essai pour tous les volontaires, puis deuxième essai pour les recalés du premier. En cas de problème, le maître nageur suit avec une perche à laquelle on peut se raccrocher. Ceux qui ne veulent pas tenter le brevet vont s’asseoir sur les gradins.

Quelques camarades, terrorisés, s’extraient du groupe et suivent la consigne. Ils encourageront les copains. Elle s’apprête à les suivre, penaude, quand le Maître Nageur la retient doucement.

« Tu es sure que tu ne veux pas tenter ? Tu sais nager, et je suis sur que tu peux le faire. « Il est souriant et semble confiant. Elle lève la tête et dit sa terreur de la tête qui cogne l’eau , et la douleur dans les oreilles. Il sourit à nouveau. « Alors ce sera le mauvais moment à passer pour le plaisir ensuite de fendre l’eau, et le brevet à l’arrivée. Et si tu n’y arrives pas la première fois, tu pourras essayer à nouveau ».

Si l’adulte a confiance en elle, elle peut essayer de rassembler ses forces. Pour le remercier de sa confiance peut-être. Et ne pas décevoir. L’institutrice lui sourit aussi.

Elle est là, sur le bord du bassin, tremblante sur ses jambes trop longues et trop maigres, submergée par la trouille.

« A trois, tu sautes, ok ? « Un timide hochement de tête indique que la consigne a été reçue.

« 1… 2… 3 ! «

Soudain, le ciel et la terre, et toute l’Humanité, disparaissent. Les Quarantièmes Rugissants et les Cinquantièmes Hurlants ont convergé en une vague immense afin de l’engloutir. En-dessous d’elle, il n’y a plus rien, plus rien qu’une infinie masse d’eau, et peut-être des requins. Elle va mourir, c’est sur.

Après des heures et de heures à battre des pieds pour retrouver la surface, elle voit une chose brillante, argentée, comme un trésor à attraper. Elle pose une main dessus, puis deux, ouvre enfin les yeux, exténuée. À l’autre extrémité de la perche, le même visage souriant. « Tu vois, tu l’as fait, tu as sauté, c’est super ! »

Elle n’a fait que ça, plonger, suffoquer, boire la tasse, suffoquer encore, manquer de se noyer, avant de se raccrocher à la vie en forme de tube métallique. Elle s’est à peine éloignée du rebord, alors elle se laisse glisser jusqu’à l’échelle, et retrouve le monde, avec un regard neuf, lavé aux larmes et au chlore. L’institutrice et quelques camarades la félicitent d’avoir essayé.

Elle n’a pas de problèmes à l’école, elle apprend facilement et retient bien les choses, surtout quand elle peut y mettre du sens. Elle n’avait, jusqu’à lors, jamais testé sa pugnacité face à la difficulté. Dégoulinante et grelottante, elle va prendre sa place dans la file pour le deuxième essai. Elle est devenue muette, tournée sur ses émotions, ce cœur qui bat trop vite, et cette respiration agitée. Elle ferme les yeux pour mieux se concentrer. Et puis c’est son tour à nouveau…

Elle est là, sur le bord du bassin, tremblante sur ses jambes trop longues et trop maigres, habitée d’une autre détermination.

Un dernier regard vers le sourire du Maître Nageur, le nez pincé entre deux doigts, les yeux prêts à se fermer, la bouche déjà close.

« 1… 2… 3 ! »

Elle saute, et l’eau ouvre un passage pour mieux la laisser glisser. La sensation est toujours aussi désagréable, mais la peur est mieux maîtrisée, la panique s’est diluée. Et elle n’a pas, cette fois, perdu le monde à la surface. Elle sait qu’il y aura un ‘après’. Dur, mais bref moment à passer…

Lorsque sa tête jaillit de l’eau, elle rassemble ses leçons pour tenter de bien coordonner ses mouvements, et avancer. Elle est souriante, heureuse d’avoir vaincu sa terreur et d’avoir découvert pour cela des forces insoupçonnées. Envie de rire et de pleurer à la fois. Ce trop plein d’émotions finit par avoir raison de son énergie, et elle saisit à nouveau la perche. Deux mètres la séparent du bout du bassin. La déception d’avoir renoncé si près du but n’entame pas sa joie d’avoir apprivoisé sa peur.

Une tape sur l’épaule au sortir du bassin, le Maître Nageur la félicite. « Bravo !! Tu y es presque arrivée ! » L’institutrice la félicite aussi. Des yeux, elle parcourt la distance qu’elle a effectuée.

Même si, ce jour-là, elle a échoué au brevet de 25 mètres, elle a gagné un brevet de 23 mètres de peur vaincue…

Gertrud, Berlin.

Quand il se pencha pour embrasser affectueusement le front de sa mère, Anton vit un sourire éclairer son regard. Il en fut heureux, tant il était habitué à la tristesse bleutée qui habitait ses yeux, depuis ce maudit jour d’avril 1945 où son père avait péri sous les bombes. Alors, ses cheveux avaient pris la couleur de la cendre qu’était devenue sa vie de femme. La Mère, elle, était restée debout, digne, courageuse et affectueuse… mais triste. Malmenée par la vie, elle avait vieilli trop vite, et à 55 ans, Gertrud en paraissait dix de plus.

 

– Viendras-tu déjeuner avec moi demain ? Je pourrai faire tes boulettes préférées.

– Hmm, si tu me prends par les sentiments du ventre… ! Je viendrai, oui, avec plaisir. Et puis nous irons manger une pâtisserie si tu veux, ça te fera prendre l’air.

– J’aimerais bien, oui. Je n’ai pas peur quand je sors avec toi.

 

La guerre et les bombardements, et puis l’occupation du territoire, la division, le claquement des bottes, les cris et les pleurs, la peur…Trop de bruits avaient fait sursauter Gertrud, elle en était devenue craintive, et elle ne sortait guère que pour se ravitailler, toujours au plus près.

 

Anton, qui travaillait et vivait dans la zone américaine, venait voir sa mère aussi souvent que possible. Dans la chaleur accablante de ce samedi 12 août, il lui avait apporté des belles fraises, gorgées de sucre et de soleil, que son collègue lui avait données. Gertrud adorait les fraises, elle s’en régalerait.

 

1 Check Point

 

Il avait passé le check-point en espérant ne pas avoir affaire au gros porc alcoolisé qui l’avait pris en grippe et lui cherchait toujours des noises. Tous ces contrôles et ces contraintes, les difficultés régulièrement rencontrées, lui faisaient toujours craindre le pire, l’interdiction d’accès.

 

– Tu porteras ce petit pain chaud à Anna, en descendant ?

Anna, la jeune voisine du premier étage, s’entendait bien avec Gertrud, et toutes deux se rendaient mutuellement service. Jolie, du caractère, elle n’était pas insensible au charme d’Anton mais, bien qu’attiré lui aussi, il gardait ses distances. Enfant d’une Allemagne en dérive, la liberté comme utopie, le rêve accroché à la pointe des cils, il espérait le jour où l’horizon se dessinerait au-dessus des décombres, et où le mot ‘Avenir’ reprendrait tout son sens… Alors, peut-être, il se laisserait aller à aimer…

Gertrud aurait pourtant souhaité les voir se rapprocher, savoir qu’une autre femme aimait Anton, autrement, l’aurait rassurée. Alors elle multipliait les occasions de rencontres. Le petit pain chaud en était une de plus, il n’était pas dupe. Cela le fit sourire.

En partant, il la serra très fort contre lui, elle passa la main dans ses cheveux bruns, ‘Prends soin de toi, mon fils’.

Il déposa le petit pain comme convenu, discuta quelques minutes avec Anna, puis repris sa route vers le check-point.

 

*      *

*

Les boulettes ont refroidi dans l’assiette. Anton ne vint pas en ce dimanche 13 aout 1961. Anton ne vint plus.

Dans la nuit, un mur avait été érigé pour isoler radicalement la partie Est de l’Ouest de la ville, et mettre fin ainsi à la fuite des habitants. Cette nuit-là, Berlin fut encore mutilé.

Anton resta longtemps à proximité du barrage, espérant voir le visage de sa mère, espérant qu’elle aurait osé quitter sa maison et tenter de fuir, pendant que c’était encore possible, bien que très difficile. Espoirs vains, il s’en doutait, Gertrud n’oserait pas…

 

*      *

*

 

2 Brandebourg

 

Après la chute du mur, le 9 novembre 1989, Anton remonta le flux de migrants vers l’Ouest pour retourner à l’appartement de sa mère. Contre toute attente, la maison était toujours debout, mais, comme il le craignait, sa mère n’y était plus.

 

Gertrud

 

Il fit son enquête dans le voisinage, apprit ainsi que Gertrud était partie d’un hiver trop rude, trop froid, trop plein de solitude… Et qu’Anna était morte aussi. Au pied du mur. D’un désir trop plein de Liberté…

 

3 La Liberté ou la Vie

 

 

Carnet de route ‘Berlin’ à suivre… :

C’était comment, Berlin, avant ?  :  ici,

La Tour de Télévision : ici,

Un peu d’architecture : ici,

Prenzlauer Berg en ombres et lumières : ici,

ou encore East Side Gallery : ici,

Palette Berlinoise : ici,

Anastasia, Musée Juif de Berlin : ici,

Poudre de Berlimpinpin : ici,

voire Le Dôme du Reichstag :  ici,

Street Art in Berlin : ici,

ou Nefertiti, Berlin :  

Et Lumières de Berlin :  !

Berlin, Prenzlauer Berg, en ombres et lumières …

Prenzlauer Berg, un dimanche « matin du coté de midi ». Amorcer la journée par un brunch en terrasse, déguster d’improbables raviolis à la choucroute, et s’en régaler, rêvasser, nez en l’air, tandis que le thé refroidit un peu…

 

1 Brunch Time

 

En face, dans le parc, une vieille tour. Un ancien château d’eau, en fait, devenu salle de torture aux heures noires du national-socialisme, avant d’être réaménagé en logements.

 

2 Chateau d'eau

 

C’est ainsi à Berlin. Quelles que soient les couleurs du jour, le gris et le noir surgissent toujours, sur un mur, une façade, un boulevard, une pancarte, une photo… Autant de fragments d’Histoire que l’on prend en pleine face.

 

Puis les couleurs se ravivent en morceaux de jardins urbains et de ‘plantations sauvages’, en graffitis et tags… et le soleil toujours….

 

3 Plantations en rébellion...

 

Sur le chemin, Pankow, le musée, la vie ‘d’avant’ à l’Est. Photos, objets, installations, outils de propagande à gogo… Et le temps se pose à nouveau sur une case noire de l’échiquier du jour.

 

4 On achève bien les chevaux...

 

A présent, les rues grouillent. Aucune brise ne vient troubler la chaleur intense de l’après midi. Les voitures klaxonnent, les métros grincent et sifflent en tranchant l’air épais et lourd.

Par les portes ouvertes des échoppes et magasins s’échappent des musiques, sans fil harmonique, en toute cacophonie.

Et, sur les trottoirs, se trament des rubans de passants qui vont ou viennent, comme autant de fils de couleur. Un lieu tout en contrastes.

Bientôt c’est l’entrée du Mauerpark. Dimanche c’est marché aux puces et karaoké géants. Et il y a foule. L’endroit est animé, bruyant, sent la saucisse et les frites, et plein d’autres odeurs encore. Il semble qu’une jeunesse berlinoise se donne rendez-vous là. Sur la scène du karaoké, des amateurs se lancent, encouragés par le public massé sur les gradins. L’ambiance est bon enfant, applaudissements et rires se mêlent, c’est chouette. Si j’osais, j’irais pousser la chansonnette, mais… je n’ose pas.

 

5 Karaoké géant

 

Retourner vers les puces, se frayer un chemin parmi les stands hétéroclites, et puis partir.

 

6 Urbanité lugubre

 

Descendre le boulevard, enfilade d’immeubles dégradés sur fond de trafic intense. Paysage sinistre, qui le devient encore davantage devant l’espace, soudain vide d’habitations, où s’étend le Mémorial du Mur de Berlin. Tronçons de mur encore intacts, double paroi de béton armé, chemin de ronde et mirador, armés là encore.

 

 

Et partout les traces. Ruines, plans, photos, articles, témoignages… Multitude de détails qui fragmentent l’Histoire en milliers d’autres histoires, personnelles, de séparation, de deuil, de vie et de mort…

 

Version 2

 

La guerre, toujours décidée par les ‘grands’, et subie par les ‘petits’… Ici, certaines victimes retrouvent leur place dans cette maudite Histoire.

 

Version 3

 

Et le béton pleure encore.

 

13 Larmes de béton

 

De nouveau, la journée perd ses couleurs, longer BernaeurStrass est une expérience dont on ne sort pas indemne.

 

 

14 BernaeurStrass

 

Plus tard, d’autres lumières éclaireront la soirée, l’air deviendra plus léger. Et l’on rentrera à l’hôtel avec, collées à la peau moite, toutes ces particules de journée, et les tripes chambouleversées de toutes ces émotions…

 

15 Rêver derrière le mur...

 

Carnet de route ‘Berlin’ à suivre… :

C’était comment, Berlin, avant ?  :  ici,

La Tour de Télévision : ici,

Un peu d’architecture : ici,

Gertrud : ici,

ou encore East Side Gallery : ici,

Palette Berlinoise : ici,

Anastasia, Musée Juif de Berlin : ici,

Poudre de Berlimpinpin : ici,

voire Le Dôme du Reichstag :  ici,

Street Art in Berlin : ici,

ou Nefertiti, Berlin :  

Et Lumières de Berlin :  !

Coup de Blues…

C’est protéiforme,

Mais ça ne ressemble à rien.

Une béance,

Un vide à combler,

Une absence à apprivoiser.

Et un nœud dans les tripes.

Une ligne d’horizon floue,

Une perspective qui s’amenuise,

Le regard qui s’égare faute d’objectif à fixer.

Des odeurs de septembre,

De rentrée,

Le vent qui va tout emporter,

Les feuilles, les rires,

L’insouciance d’un été.

C’est la grisaille qui s’annonce,

Le froid aussi,

Un sentiment d’abandon,

L’enthousiasme en fin de série,

Et l’espoir en putréfaction.

Une solitude de grande ville,

Et la vie qui se barre en vrille,

Dans les heures sombres du soir,

Fracassant la force et l’envie.

Alors la façade se fissure,

Et s’ouvrent les failles.

Attention fragile.

AUTOMAT EDWARD HOPPER 1927(Edward Hopper, Automate, 1927)

© 26 août 2013.