Au fil de l’eau, de l’onde amère

Dis-moi 10 mots. Cette année, c’était au fil de l’eau que nous invitait le Ministère de la Culture. Un défi d’écriture et 10 mots à caser. Tout ça, c’était il y a longtemps, c’était au temps ‘d’avant’, d’avant que le temps et le reste ne nous échappent et que l’on ait à tout réinventer… 

Cette année, j’ai participé. J’ai envoyé deux textes, un léger (publication précédente), l’autre  beaucoup moins (publié ici). Et j’ai appris hier que ce texte-ci avait été sélectionné et avait obtenu le premier prix de la catégorie adulte  à la bibliothèque de ma ville. 

Les 10 mots à utiliser : aquarelle (nom) à vau-l’eau (adv.) engloutir (v.) fluide (adj.) mangrove (nom) oasis (nom) ondée (nom) plouf (interj.) ruisseler (v.) spitant (adj.)

Et mon 2è texte, celui qui dit mieux je crois  : 

 

Ils cherchaient un endroit pour les accueillir, un morceau de terre comme une oasis, un lieu pour poser le fardeau de leur vie et en faire une chance. Ils ont pris la mer dans des bateaux amochés, trop chargés, ou trop petits, c’est selon… Ils en ont essuyé, des ondées, des orages, des vagues, des déferlements ramenant à la petitesse de l’humain face aux éléments. Leur malheur devenu fluide, liquide, ruisselait de partout. Quand le ciel était noir de nuages, quand la nuit enveloppait les nues, la mer, et les humains, dans un même drap obscur, les seules étoiles visibles étaient celles qui brillaient dans les yeux des enfants, des femmes, et des hommes qui y croyaient encore. Des étoiles en forme de lueurs d’espoir.

Jusqu’à la vague de trop, l’averse de trop, et le moment fatal où tout part à vau-l’eau et où les êtres glissent vers les profondeurs marines qui les engloutissent froidement. Et quand les ‘plouf’, les ‘splash’, les pleurs et les cris finissent par se taire, c’est que le grand drap obscur est devenu linceul.

 

 

À celles et ceux qui ont tenté leur chance mais à qui la chance n’a pas tendu la main…

Au fil de l’eau, de l’onde légère

Dis-moi 10 mots. Cette année, c’était au fil de l’eau que nous invitait le Ministère de la Culture. Un défi d’écriture et 10 mots à caser. Tout ça, c’était il y a longtemps, c’était au temps ‘d’avant’, d’avant que le temps et le reste ne nous échappent et que l’on ait à tout réinventer… 

Cette année, j’ai participé. J’ai envoyé deux textes, un léger (ici proposé), l’autre  beaucoup moins (je le publierai demain). L’un des deux a été sélectionné mais je n’ai jamais su lequel, la remise des prix ayant été annulée pour cause de… eh bien… vous savez de quoi je parle… 

Les 10 mots à utiliser : aquarelle (nom) à vau-l’eau (adv.) engloutir (v.) fluide (adj.) mangrove (nom) oasis (nom) ondée (nom) plouf (interj.) ruisseler (v.) spitant (adj.)

Et ma proposition : 

Comment explorer la mangrove ? L’affaire n’est pas simple, le terrain est hostile, tout de vase et de boue, prêt à engloutir les pieds, les chevilles, voire les genoux. Regagner le radeau semble chose raisonnable, d’autant que le ciel vire au noir et qu’ici l’ondée tourne vite à l’orage. Dimoâ et Dimô, nos spitants personnages, reprennent la route de l’estuaire tout en dansant le jerk. Au moment où ils atteignent leur fragile embarcation, le ciel se déchire et des trombes d’eau s’abattent sur le bateau de fortune. Le fluide céleste ruissèle et lèche les rondins de bois, use les cordes d’assemblage, comme s’il voulait libérer l’ensemble et le rendre à la nature. L’aventure, c’est clair, va à vau-l’eau. Inondés, nos deux explorateurs disparaissent dans un grand ‘plouf’ avant de…

Avant de…?

Eh bien on ne le sait pas vraiment. On dit qu’ils ont rejoint une île au beau milieu de l’estuaire, une île comme une belle oasis, où ils se la coulent douce. Dimoâ, inspiré par toute cette eau, se serait mis à l’aquarelle. Quant à ce que fait Dimô, on n’en sait rien, à son propos l’histoire ne dit mot…

La Mémoire des Embruns

La Mémoire des Embruns, roman de Karen Viggers

17421 km, c’est la distance qui sépare la ville où j’habite de l’Île de Bruny, en Tasmanie. 17421 km que j’ai parcourus régulièrement ces derniers jours, en quatre parties, 39 chapitres, et 570 pages.

Je n’avais pas lu si gros roman depuis un moment, me suis lancée dans la lecture au hasard d’une pioche dans ma bibliothèque, me suis vite demandé si c’était judicieux d’entamer autant de pages en un moment aussi trouble que celui du confinement et de son déconfinement associé, mais le mal était fait, j’avais commencé à lire l’ouvrage. Et quand je commence un livre, soit je le termine, soit je l’abandonne définitivement. Si je l’abandonne, c’est que le livre me barbe, mais c’est rare. Car même s’il me barbe, j’aime bien en être sure sure sure, et je ne le sais qu’en allant jusqu’au bout.

Il n’y avait aucune raison que j’abandonne celui-ci.

Je ne saurais dire si ‘La Mémoire des Embruns’ est un grand ou un bon roman. Je n’ai jamais su estimer cela, ou peut-être ne me le suis-je jamais permis, tant cette notion est subjective. Mais je sais que je m’y suis glissée, jour après jour, timidement au début, et puis avec une impatience grandissant au fil du temps. Si l’intrigue est assez ‘convenue’ et sans grande surprise, le déroulement des événements, la narration, le déploiement des personnages… tout cela embarque au loin.

 

Départ pour la Tasmanie donc, et je ne sais même pas où c’est, enfin pas vraiment. Je sais qu’elle est proche de l’Australie, mais je la situe plutôt au nord de ce pays, alors qu’elle est au sud.

J’ai voyagé.

J’ai voyagé sur cette île triangulaire, ou plutôt cet ensemble d’îles. J’ai voyagé sur les sentiers escarpés, sur les plages, sur les falaises, dans les bourrasques de vent, le vacarme des lames s’écrasant sur les rochers, le clapotis de l’eau calme…

J’ai voyagé plus au sud encore, dans les 50ème hurlants, et puis dans le grand blanc de l’Antarctique, de la banquise, dans le bleu et le rose des glaciers, dans l’hiver austral et sa nuit qui n’en finit pas.

J’ai voyagé dans des tempêtes intérieures, dans les émotions et les sentiments des personnages, plus vrais que nature, forts et fragiles à la fois, intrépides et téméraires, renfrognés et ouverts. Dans La Mémoire des Embruns, il n’y a pas de héros. Chacun porte ses fractures et fait avec ses failles.

L’ensemble fut une belle exploration et une belle traversée. Et un chemin de découvertes, nées de recherches, du désir d’en savoir plus. C’est où ? (la Tasmanie donc, Bruny, Hobart, le Parc National du Freycinet…) C’est comment les puffins ?

Un puffin. Je crois que nous les appelons des Macareux (photo Wikipédia)

Il y a des livres que l’on referme un peu comme on les a ouverts, sans bruit, sans laisser de traces. Et d’autres que l’on peine à quitter, des personnages auxquels on s’attache, alors l’envie de prolonger le plaisir se manifeste.

C’est pourquoi j’ai ici écrit le mien…

Bonne lecture !

Bingo Royal de Gouttière

Ce sont d’abord des cris que j’entends. Miaulements aigus en forme de reproches exprimés d’une voix pointue. Puis apparaissent les triangles. Deux noirs doublés de rose pour les oreilles, un blanc et noir pour la tête, et un minuscule et tout rose pour le museau. Tout autour, des pattes et un petit corps chétif. À l’autre extrémité, une longue queue noire ébouriffée et décorée de toiles d’araignée.

20 juin 2002. Il fait grand soleil dehors, l’été est pour demain. Mais moi j’ai le cœur en hiver et l’obscurité à l’intérieur. Hier, nous avons dit adieu à mon père. Ça fait huit jours qu’il a fait ses bagages pour d’autres rivages, un grand voyage dont il ne reviendra jamais. Mon père, un pilier qui vient de s’effondrer. Et moi avec.

Du coup, cette petite vie qui s’est cachée dans une dépendance de la maison de mes parents, je la cueille comme un cadeau. Mon père aurait adopté ce petit chat, je le sais. Et moi je vais en prendre soin. Je le ramène donc chez moi. Mais chez moi, c’est un appartement, au cinquième étage, sans balcon. Adopter Sieur Chaton, c’est lui donner de l’amour, des soins, à manger, subvenir à ces besoins mais… c’est le priver de liberté. Et l’idée m’est très difficile.

Alors j’en propose l’adoption à un couple d’amis qui a une très grande maison, un grand jardin, une multitude de coussins, des canapés, des lits, et des genoux accueillants, et des mains caressantes. Et surtout, cette maison offre la liberté via une chatière. C’est là qu’il sera nommé Bingo. Et moi je continue à le voir plusieurs fois par semaine.

2003. La canicule puis le crabe ont invité la faucheuse chez ces amis. Entre temps, j’ai déménagé et je suis passée d’un appartement à une maison, avec petit jardin et aussi chatière, coussins, lits, canapés, genoux aussi, bien sur, et mains caressantes. Bingo est donc venu vivre avec moi. Et depuis, j’habite chez lui.

2020. Bingo est là, tout près, tandis que moi j’écris. Le véto avait estimé qu’il était né ‘+ ou – le 5 mai’, il a donc dix-huit ans aujourd’hui. Il fatigue un peu, un peu plus chaque jour. Il y a quelques temps déjà qu’il n’a pas fait le cascadeur dans le pommier. Cela fait dix-huit ans qu’on s’accompagne, qu’on s’aime, et que l’on partage l’essentiel. Ça n’est pas rien, c’est un sacré bout de chemin, et il n’est pas un matin sans que je le remercie d’être là. Encore.

Ah, j’ai oublié de vous dire, c’est un Royal de Gouttière.

18 ans, ça en fait des photos aussi… Difficile de choisir… 

(ps : dès que je retrouve des photos de lui tout petit, je les scanne et les publie).

Bergame 18 04 19 et 20

Le funiculaire déverse son lot d’habitants, d’employés, ou de visiteurs qui se dispersent.

Chacun son chemin, son restau, sa terrasse, son église ou sa petite place, chacun son truc.

Puis les ruelles reviennent à la lenteur et au silence de l’après déjeuner, du temps des siestes.

C’était il y a un an,

C’était après Milan,

C’était Bergame et ses hauteurs.

Ici tout invite à la rêverie ou à la contemplation.

Les points de vue sur la ville basse,

Les façades des maisons,

Les jardins qu’on entrevoit,

Les portes que l’on a envie de pousser,

Que l’on pousse parfois,

Pour découvrir un patio ou un cloitre.

Et puis la vie derrière les volets clos.

La vie, oui.

Les murmures puis les bruits qu’on retrouve sur les places,

Les cris et les rires installés aux terrasses,

Des glaces en plein soleil,

Mille parfums.

Et mille autres douceurs.

La ville inspire, expire, chuchote, s’agite…

Et vit.

Et puis…

Bergame 2020

C’est le silence en ambulance,

Et les ruelles en peine,

Les murs qui suintent le chagrin.

Et les maisons désertées.

Combien de visages croisés hier,

Peuvent aujourd’hui sourire encore ?

Il semblait faire bon vivre à Bergame,

Et puis… une saleté de virus.

Alors j’espère que cette ville se relèvera,

Plus forte et fière,

Plus solide et solidaire…

 

 

Aline a disparu

C’était un atelier d’écriture, c’était une enquête policière, avec pour sujet : le 2 janvier 2020, alors que la pluie battait son plein, Aline, tête rentrée dans la capuche de son manteau, a glissé sur quelque chose, juste à l’angle des rues Jean Jacques Rousseau et Lefèvreville. Elle est tombée, s’est fait mal visiblement, s’est relevée, a repris son chemin en boitillant, et puis… plus personne ne l’a revue. Ni ses parents, ni son employeur, ni ses ami(e)s, ni même son petit ami Léopold. L’inspecteur Belin est chargé de l’affaire, il enquête donc auprès de toute personne susceptible de l’aider, et dans tous les lieus où la jeune fille a été aperçue. En examinant l’endroit où elle a disparu, l’inspecteur découvre l’objet sur lequel Aline a probablement glissé. Il s’agit d’un vieux gant en cuir détrempé et rabougri. Il le ramasse et note que, à l’intérieur, un ruban brodé indique le nom de la propriétaire du gant. Est-ce un début de piste ? Difficile à dire, la propriétaire du gant,  Aliénor de Gavois était la fille d’un riche négociant en vin… du XIXè siècle qui a disparu elle même au même endroit qu’Aline… À vous de mener l’enquête, de trouver une trame, de faire des allers retours sur les deux périodes, ou pas, de trouver la raison de la disparition, ou pas, mais d’essayer en tout cas…

– L’inspecteur Belin m’a interrogée, Aline.

– Je m’en doute, oui, et que lui as-tu dit, Anna ?

– Rien de plus que ce qui était convenu. Que je te connais parce que tu es cliente du magasin. Que le jour de ta disparition, je t’ai vu tomber au coin de la rue, te relever, et repartir en boitillant avant de disparaître. Et que je ne t’ai pas revue depuis ce 2 janvier.

– Il t’a crue ?

– Il me semble, oui, enfin j’espère. Personne ne nous a jamais vues ensemble, toi et moi, en dehors du magasin, toi cliente et moi derrière mon comptoir. Je ne crois pas qu’il puisse suspecter quoi que ce soit.

– J’ai peur, Anna.

– Il est encore temps de tout abandonner, Aline, et de réapparaitre. Le plan B est toujours valable, tu le sais.

– Non Anna, j’ai peur mais je ne renoncerai pas. Tout a été trop compliqué à mettre en place, cela a été trop dur de passer le cap, je ne ferai pas marche arrière maintenant. Parce que c’est ma seule chance. Parce que si j’échoue maintenant, si je flanche, il me faudra vivre ainsi pour le reste de ma vie. Et c’est insupportable, tu n’imagines pas le calvaire que j’ai vécu.

Aline était née avec une anomalie génétique, elle était née sans genre puisque dotée des attributs masculins et féminins.

Ses parents avaient voulu ignorer le problème, balayer sa différence, et avaient tranché en décidant de l’appeler Aline. Pourtant, Dominique, Claude, ou Camille dans leur neutralité, auraient laissé à l’enfant la possibilité de choisir, auraient laissé une porte ouverte vers un avenir à sa mesure.

Non. Ce fut Aline et les robes roses à fleurs et à volants, les poupées, les dinettes, le déni et l’aveuglement.

Ce fut Aline donc, et la pression extérieure. On lui parlait mariage, famille, enfants « quand elle serait grande »…

Alors elle avait imaginé sa disparition, pour une renaissance ailleurs. Elle avait tout orchestré avec la complicité d’Anna. Ce soir, elle partira avec la troupe de cirque qui avait déclenché l’enthousiasme en ville ces deux dernières semaines. Elle s’y était fait des amis, des gens ‘coupables de différences’, comme elle, et qui l’acceptaient avec bienveillance sans trop poser de questions.

Dorénavant, Aline sera un clown au costume ridicule dessiné par elle et fait sur mesure par Anna. Dorénavant elle pourra vivre sa vie et être authentique sous le maquillage, faire rire les autres et finir par rire d’elle même. À partir de ce soir elle sera Camille le Clown.

Les yeux pleins de tendresse et de compassion, Anna souriait en observant Aline absorbée dans ses pensées. Elle semblait dérouler le fil de sa vie encore balbutiante.

Aline leva les yeux vers elle.

– « Je préfère que mes parents pleurent ma disparition, même si cela me rend triste. Ils garderont ainsi de moi un souvenir bienveillant et positif. Ils auront perdu une personne pleine de qualité et destinée à un bel avenir, puisque c’est ainsi qu’ils m’envisageaient. Je vais faire leur malheur, mais un malheur moins grand que celui qui les habiterait si je leur disais où je vais, pourquoi je vais, et le mal qu’ils m’ont fait. Tu vois Anna, de cela ils ne se remettraient pas. Si je disparais, ils vont me garder vivante à leur mémoire, si j’explique, ils finiront par prétendre que je suis morte. »

 

Dans l’épaisseur du mystère, le ciel soudain s’éclaircit…

Les jumelles

Nouvelle écrite dans le cadre d’un atelier d’écriture. L’action se situe à l’automne 1946, dans ce que l’on appelait un ‘camp cigarette’, base de l’armée américaine pendant les mois précédant la libération, puis habitations provisoires pour des familles havraises dont le logement a été soufflé lors des bombardements. Contraintes : deux enfants, des jumelles, des bouteilles, un adulte, une référence à la nourriture, un petit événement. 

– On n’a qu’à les laisser là, bien cachées, comme ça on les retrouvera la prochaine fois et on partira en exploration dans la forêt. Ah ah, les écureuils n’ont qu’à bien se tenir, sinon on les trucidera avec nos lance-pierres !

Daniel était surexcité depuis que Rémi avait trouvé les jumelles dans leur bel étui de cuir fauve, après avoir trébuché dessus dans une ornière.

– c’est comme les lièvres, les écureuils, ça se mange ? demanda Rémi.

– ch’ais pas, j’en ai jamais mangé ! Mais pourquoi voudrais-tu manger des écureuils ?

– Bah, si on leur tire dessus, c’est pour les manger, non ? Sinon ça servirait à quoi de les tuer ? Tu sais, moi je n’aime déjà pas le lièvre. Quand mon père en prépare un, il laisse les yeux dans le bouillon, et moi j’imagine que le lièvre me voit, qu’il sait que c’est mon père qui l’a chassé, et qu’il se vengera en me faisant mal au ventre. Alors non, vraiment, j’aime pas. Et je crois que j’aimerais encore moins manger des écureuils !

– Mais non, c’est pas pour les manger, juste pour s’entrainer à tirer, s’entrainer à la guerre. On ne sait jamais, ça pourrait recommencer !

– Oh non, ne dis pas ça ! La guerre a déjà tué ma Maman, je ne voudrais pas qu’elle revienne et prenne mon Papa.

La voix du petit Rémi devint blanche en prononçant ces mots, tandis que ses lèvres tremblotèrent et que ses yeux devinrent brillants de larmes contenues. Du haut de ses 6 ans, il s’efforçait de ne pas pleurer à l’idée de revivre l’effroi des années passées. La guerre, il n’avait pratiquement connu que cela, il aspirait au répit. Ne pas pleurer non, parce que, à 6 ans, il avait le sentiment d’être déjà un homme, et parce que son copain Daniel, de 3 ans son ainé, se moquerait de lui. Daniel, lui, n’avait peur de rien, ni de la forêt, ni de l’obscurité, ni de grimper aux arbres, ni de chasser les animaux, ni de jouer avec les orvets, ni de la guerre. Non, rien ne lui faisait peur, semblait-il. Il avait déjà une stature de héros.

Daniel avait tôt fait de s’emparer des jumelles et ne les avait pas lâchées depuis. Elles étaient lourdes, toute de métal et de verre, noires sauf pour l’axe central en bronze et le lien de coton qui permettait de les suspendre au cou.

Les yeux collés aux œilletons, il scrutait l’alentour, et soudain s’exclama :

– Il y a un loup qui approche, un loup mangeur de petits garçons, prends garde Rémi !

Rémi sursauta, hurla, et voulut s’enfuir, quand Daniel l’attrapa par le bras en éclatant de rire.

– Mais non, c’est juste pour plaisanter voyons ! Il n’y a pas de loups dans la forêt, tu sais bien, les Américains les ont tous tués à la libération.

– C’est pas gentil de me faire peur comme ça. Je vais avoir la trouille quand il faudra que j’aille chercher du bois tout seul maintenant.

Silencieuses, les larmes coulaient à présent sur le visage de l’enfant, il n’avait pas pu les retenir davantage, et il était en colère contre Daniel qui le malmenait de la sorte. Le soir tombait, la forêt perdait de ses verts, de ses rouges et de ses roux pour se vêtir de gris et de noir. En remontant du sol, l’humidité formait une légère brume qui se faisait tapis lugubre, comme le suaire de la journée terminée, avant d’aller envelopper la cime des arbres d’une chevelure effrayante. Rémi aurait aimé être déjà arrivé chez lui, mais il restait du chemin à faire avant de retrouver les lueurs rassurantes et la maigre chaleur réconfortante du baraquement qu’il occupait à la lisière avec son père. Il n’était plus que tous les deux depuis qu’une bombe l’avait privé de l’amour de sa mère, de sa douceur, et du timbre chantant de sa voix. Il espérait que son père aurait fait à manger et ne se serait pas endormi dans l’ivresse du mauvais vin dont il abusait parfois pour noyer son chagrin. Les deux enfants hâtèrent le pas.

Hélas, son père dormait sur une chaise, en ronflant bouche ouverte, quand Rémi entra dans la masure. Cette fois-ci, c’est la bière qui semblait avoir eu raison de sa raison, vu les quelques bouteilles ambrées qui gisaient sur le sol, à ses pieds. Le feu était en train de mourir dans le poêle. Doucement Rémi recouvrit son père d’une vieille veste pour qu’il ne prenne pas froid. Dans son sommeil, son père sourit alors. Rémi ne savait pas sur quel rêve le Pélican de la bière l’avait emmené, mais ce sourire lui réchauffa le cœur. Puis il ramassa les bouteilles au sol pour qu’il ne trébuche pas dessus à son réveil, remis quelques morceaux de bois dans le feu et, un crouton de pain dans une main et un verre de lait coupé d’eau dans l’autre, il se hissa sur le lit, prêt pour une nouvelle soirée sombre et une nuit glacée.

 

Flamie dans les étoiles…

Ma plume était trop lourde, sa pointe toute émoussée, son encre trop salée, je n’ai pas pu écrire avant. Cela fera bientôt quatre mois que tu as congédié les papillons qui habitaient tes rêves, que ton ombre s’est éteinte sur le muret, et que l’or de tes yeux a rejoint celui de la Terre. Depuis le silence a étreint les murs du jardin, le vide s’y est installé.

Je n’étais pas prête, l’est-on jamais ? Ton départ fut donc d’une grande brutalité. Un soulagement pour toi, probablement, puisque ta santé avait soudain fichu le camp, un déchirement pour moi.

Tu avais quatorze ans, six mois, et un jour. C’est un bon âge a dit le véto, pour moi c’est bien trop tôt. Et Toi et moi, c’était ‘seulement’ depuis deux ans, six mois et trois jours. Dans l’absence on fait les comptes, et chaque jour de présence compte. Un temps d’apprivoisement l’une de l’autre lors de la maladie de ton Humain, mon Frère, puis après son départ en voyage vers d’autres éternités. Moi je t’ai adoptée de suite, toi tu as mis plus de temps. Tu as gardé des distances, la mesure était invariablement la tienne ; vautrée sur mon clavier d’ordinateur, sur mon bureau, tes pattes mouillées de pluie sur mes documents de travail ; étalée sur la table, ventre exposé au soleil, pattes en l’air ; couchée sur ma chaise, mon fauteuil… En dépit de la présence de Sieur Bingo, Royal de Gouttière déjà installé dans les lieux et peu aimable avec toi, tu prenais tes aises, mais il n’était pas questions que j’aie quelques ‘familiarités spontanées’. Une main dans ta belle fourrure bleue et blanche, sur ta petite tête ou sur ton ventre, générait systématiquement ou presque des petits cris de mécontentement, souvent suivis de ronronnements intempestifs. Mais parfois, tout de même, tu venais me chercher pour qu’ensemble nous fassions le tour de notre minuscule jardin. J’écris ces mots et je souris à ce souvenir…

Il m’a fallu du temps pour dire cette séparation dramatique. Du temps à te chercher ailleurs, à trier les photos de toi, presque 2 000, à regarder les quelques vidéos que j’avais enregistrées, à me souvenir combien tu étais belle, et combien je t’aime encore. J’ai fini le tri cette semaine, et il est devenu urgent pour moi d’écrire, de te rendre cet hommage, même si, bien sur, tu ne me liras pas puisque tu ne savais pas lire, enfin je ne crois pas. Mais il me plait de croire que, mes mots, tu les sauras, qu’ils feront le chemin de mon esprit au tien. J’ai toujours pour toi un océan de tendresse et je n’ai pas encore apprivoisé ton absence, je t’espère encore, ici ou là, dans la maison, le jardin, sur le toit.

Mais à présent je vais

Tenter de garder la joie,

La joie de t’avoir eu près de moi,

Tu fus un joli trait d’union terrestre

Entre mon Frère et moi,

Aujourd’hui devenu trait d’union stellaire

C’est comme ça que je le vois.

Après avoir rêvé de chasser les papillons, tu es devenue papillon à ton tour, tu as pris ton envol vers les étoiles et je t’espère ronronnant à présent dans les oreilles de mon cher Frère.

Merci pour le temps partagé…

Haïku jour trois de l’année 2020

terre australe en feu

mais feu d’artifice à Sydney

folie des hommes

*

troisième jour

changer de calendrier

n’y a rien fait

 

enfin accrochées

les photos des gens que j’aime

au mur du bureau

*

enfin accrochés

bienveillance autour de moi

portraits tout sourire

la retraite approche

enchantée de diminuer

la taille du bureau

 

Bavardage Oiseux

Ça fait mal ? demanda l’Accenteur Mouchet.

Très, répondit la Grive Musicienne, c’est comme une fulgurance qui te transperce le torse et t’ôte la vie, ou tout au moins un morceau de ta vie, pour la donner à je ne sais qui, je ne sais où. Ça éblouit les yeux et aveugle, le temps d’un éclair.

Le merle, à l’écoute, ricana dans son coin. Madame Grive en faisait toujours un peu trop. Là encore, elle tentait de se faire mousser, prétendait avoir vécu toutes les guerres et échappé à tous les dangers. Il savait bien lui, Monsieur Merle, que ce que les humains appelaient ‘appareil photo’ ne produisait ni feu ni flammes, et se contentait de capturer une image, un instant, une pose, un sourire. Les humains entraient ça dans l’appareil et le ressortaient parfois sur un bout de papier qu’ils accrochaient dans ce qu’ils appelaient ‘maison’ mais qui n’était qu’un nid, souvent bien encombré. Et dans la maisonnid qui les nourrit, il n’y a ni flash, ni éclair. Madame Grive exagère !

(Si j’ai commis quelques erreurs d’identification des oiseaux qui font salon dans mon jardin, n’hésitez pas à me le dire, merci)

Hors Saison 1

Arrivés au seuil de décembre,

Bientôt l’automne en souvenir,

L’hiver sortira ses atours,

De pluie, de vent et d’autres froids.

La nature plongera dans le sommeil

Jusqu’à l’heure de son réveil

Dans quelques mois,

Et moi je voudrais m’assurer

Qu’elle n’oublie pas,

Surtout pas,

Alors j’affiche quelques photos

Hors saison,

Des beautés du printemps,

Comme une invitation à ne pas omettre

De renaître…