Le brevet de 23 mètres

Elle est là, sur le bord du bassin, tremblante sur ses jambes trop longues et trop maigres, submergée par la trouille.

C’est la première année que sa classe participe aux cours de natation. Elle a donc appris à nager, elle connaît les mouvements à faire pour brasser l’eau, mais elle n’arrive pas à décrocher du bord du bassin si elle n’a pas de bouchons. Et malgré les bouchons, elle ne quitte pas le premier couloir. Ainsi, en cas de panique, elle peut se raccrocher au bord. Encore.

Ce n’est pas qu’elle n’aime pas l’eau, non. Quand on la laisse tranquille, sans imposer des exercices, elle s’y amuse bien au contraire. En particulier dans le petit bassin, avoir pied, ça booste l’assurance. Ce qu’elle déteste par dessus tout, c’est le contact brutal avec l’eau. Sauter dans l’eau est une torture, plonger elle ne l’envisage même pas ! ça lui fait mal aux oreilles, au nez, aux yeux, elle panique et s’agite comme un poisson rouge hors de son bocal.

Mais aujourd’hui c’est le jour du brevet de 25 mètres brasse. Et c’est le grand saut. Parce que, non, on ne descend pas par l’échelle, on se jette à l’eau. Les consignes sont données : premier essai pour tous les volontaires, puis deuxième essai pour les recalés du premier. En cas de problème, le maître nageur suit avec une perche à laquelle on peut se raccrocher. Ceux qui ne veulent pas tenter le brevet vont s’asseoir sur les gradins.

Quelques camarades, terrorisés, s’extraient du groupe et suivent la consigne. Ils encourageront les copains. Elle s’apprête à les suivre, penaude, quand le Maître Nageur la retient doucement.

« Tu es sure que tu ne veux pas tenter ? Tu sais nager, et je suis sur que tu peux le faire. « Il est souriant et semble confiant. Elle lève la tête et dit sa terreur de la tête qui cogne l’eau , et la douleur dans les oreilles. Il sourit à nouveau. « Alors ce sera le mauvais moment à passer pour le plaisir ensuite de fendre l’eau, et le brevet à l’arrivée. Et si tu n’y arrives pas la première fois, tu pourras essayer à nouveau ».

Si l’adulte a confiance en elle, elle peut essayer de rassembler ses forces. Pour le remercier de sa confiance peut-être. Et ne pas décevoir. L’institutrice lui sourit aussi.

Elle est là, sur le bord du bassin, tremblante sur ses jambes trop longues et trop maigres, submergée par la trouille.

« A trois, tu sautes, ok ? « Un timide hochement de tête indique que la consigne a été reçue.

« 1… 2… 3 ! «

Soudain, le ciel et la terre, et toute l’Humanité, disparaissent. Les Quarantièmes Rugissants et les Cinquantièmes Hurlants ont convergé en une vague immense afin de l’engloutir. En-dessous d’elle, il n’y a plus rien, plus rien qu’une infinie masse d’eau, et peut-être des requins. Elle va mourir, c’est sur.

Après des heures et de heures à battre des pieds pour retrouver la surface, elle voit une chose brillante, argentée, comme un trésor à attraper. Elle pose une main dessus, puis deux, ouvre enfin les yeux, exténuée. À l’autre extrémité de la perche, le même visage souriant. « Tu vois, tu l’as fait, tu as sauté, c’est super ! »

Elle n’a fait que ça, plonger, suffoquer, boire la tasse, suffoquer encore, manquer de se noyer, avant de se raccrocher à la vie en forme de tube métallique. Elle s’est à peine éloignée du rebord, alors elle se laisse glisser jusqu’à l’échelle, et retrouve le monde, avec un regard neuf, lavé aux larmes et au chlore. L’institutrice et quelques camarades la félicitent d’avoir essayé.

Elle n’a pas de problèmes à l’école, elle apprend facilement et retient bien les choses, surtout quand elle peut y mettre du sens. Elle n’avait, jusqu’à lors, jamais testé sa pugnacité face à la difficulté. Dégoulinante et grelottante, elle va prendre sa place dans la file pour le deuxième essai. Elle est devenue muette, tournée sur ses émotions, ce cœur qui bat trop vite, et cette respiration agitée. Elle ferme les yeux pour mieux se concentrer. Et puis c’est son tour à nouveau…

Elle est là, sur le bord du bassin, tremblante sur ses jambes trop longues et trop maigres, habitée d’une autre détermination.

Un dernier regard vers le sourire du Maître Nageur, le nez pincé entre deux doigts, les yeux prêts à se fermer, la bouche déjà close.

« 1… 2… 3 ! »

Elle saute, et l’eau ouvre un passage pour mieux la laisser glisser. La sensation est toujours aussi désagréable, mais la peur est mieux maîtrisée, la panique s’est diluée. Et elle n’a pas, cette fois, perdu le monde à la surface. Elle sait qu’il y aura un ‘après’. Dur, mais bref moment à passer…

Lorsque sa tête jaillit de l’eau, elle rassemble ses leçons pour tenter de bien coordonner ses mouvements, et avancer. Elle est souriante, heureuse d’avoir vaincu sa terreur et d’avoir découvert pour cela des forces insoupçonnées. Envie de rire et de pleurer à la fois. Ce trop plein d’émotions finit par avoir raison de son énergie, et elle saisit à nouveau la perche. Deux mètres la séparent du bout du bassin. La déception d’avoir renoncé si près du but n’entame pas sa joie d’avoir apprivoisé sa peur.

Une tape sur l’épaule au sortir du bassin, le Maître Nageur la félicite. « Bravo !! Tu y es presque arrivée ! » L’institutrice la félicite aussi. Des yeux, elle parcourt la distance qu’elle a effectuée.

Même si, ce jour-là, elle a échoué au brevet de 25 mètres, elle a gagné un brevet de 23 mètres de peur vaincue…

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À la manière de… Marcel Faure

Le jour était encore en peignoir zébré de rose, d’or, et de bleu nuit, quand je me suis levé. Ce n’était pas le jour d’hier, c’en était un nouveau, alors j’ai écarquillé les rideaux et les yeux pour lui souhaiter la bienvenue. Et le jour me sourît, d’un sourire qui, s’élargissant, éclairait de plus en plus les verts dans le jardin, et l’ocre sur le muret.

J’avais sorti le plus grand bol, celui des matins frileux, et le thé doré fumait, tandis que la faïence rouge me réchauffait les mains. Je trinquais avec l’eau de l’aube, les yeux musardant sur la rosée.

Cahuète, le chat des voisins, était réveillé lui aussi. Perché sur le muret, nimbé d’or, il semblait guetter une proie au pied de notre érable. La bise entama une valse des feuilles, et le chat s’élança dans une salsa à la poursuite de ces missives sans mots, mais pleines de couleurs, envoyées on ne savait où, adressées à on ne savait qui.

Le spectacle me réjouît tant que le thé, humblement, refroidissait dans le bol. Et puis j’ai entendu la porte de notre chambre s’ouvrir, et la danse de tes pas sur le chêne du parquet.

 

Te voilà, dans l’encadrement de la porte, en peignoir rose, rouge, bleu et or. Pas tout à fait la même qu’hier, alors je te souris avec mes yeux pour te souhaiter la bienvenue. Tu me souris en retour, éclairant ainsi la cuisine et ma vie. Ce matin, comme chaque matin, j’ai le bonheur d’assister à deux levers du jour.

 

Tout à l’heure nous irons nous aussi, valser avec la bise, enveloppés de feuilles et de couleurs.

 

F.G, 17 Octobre 2016

 

Ce texte répond au défi d’une amie de plume d’écrire ‘à la manière d’un ami de plume’. Difficile exercice que de tenter d’imiter, seule l’écriture de Marcel Faure m’était assez familière pour m’inviter à relever le challenge. Mon texte est loin d’égaler son travail d’orfèvre, alors je vous invite à découvrir ses pépites en cliquant ici, ou ….

Incompréhension Masculine

C’est un lieu commun chez les hommes que de dire qu’ils ne comprennent pas les femmes. Ça n’a pas la saveur d’un aveu de faiblesse neuronale, non, c’est plutôt comme une conclusion qui s’impose : les femmes sont incompréhensibles. C’est un combat vieux comme le monde, les hommes ont toujours essayé sans jamais y parvenir. Des mammouths, des bisons, des terres saintes, des feuilles d’impôts et des traversées d’autoroutes, ça ils peuvent gérer, ils l’ont déjà fait, vainqueurs sur plusieurs générations. Mais la femme est leur Graal, le trésor de l’île aux pirates dont ils n’ont ni la carte ni le code.

De récentes études menées par moi-même sur un échantillon non représentatif de la gente masculine m’ont permis de soulever quelques questions issues de ma longue et minutieuse observation. Les réponses à ces questions tendraient à disculper les hommes, souvent accusés, peut-être à tort, d’être de mauvaise volonté. Si vous pensiez que les seules différences physiques entre les hommes et les femmes étaient liées à la couleur de la layette qui enveloppe leur nudité dès leur venue au monde, et à la longueur des cheveux, vous vous trompiez.

Il semblerait que l’homme qui, depuis Icare et en dépit de Newton, rêve de voler et de passer le mur du son, ait subi une mutation génétique qui l’a cuirassé contre les effets secondaires nocifs. L’expérience a démontré que la même information envoyée à une femme et à un homme ne générait pas du tout le même temps de réaction. Une réplique de l’expérience, sous X et rayons X, a montré que les mots véhiculant l’information se heurtaient, chez l’homme, à une sorte de ‘bouclier’, invisible mais bien réel. Cette protection a pour effet de ralentir la vitesse du son. Du coup, vous aviez envisagé Mach 1 et votre message est livré à la vitesse de la tortue.

À ce stade, les conséquences sont déjà conséquentes.

– Les mots se déforment parfois en se heurtant sur l’arme implacable. En s’entrechoquant, les lettres se transforment, s’emboîtent les unes dans les autres, se télescopent, s’emmêlent, s’écrasent … et les mots font de même.

Ainsi naissent nombre de malentendus : le rendez-vous, c’est à 9 ou à 19 h ? Sa sœur s’appelle Lou ou Chou ? Elle a dit ‘pour que tu me plaises’ ou ‘pour que tu me baises’ ? …

– Certains mots ne passent absolument pas le bouclier. J’ai testé ‘m’aider’, ‘vaisselle’, ‘repassage’, ‘à l’heure’, ‘j’ai mal’, rien n’a traversé, les mots me sont revenus, certains quand même bien amochés, tout pleins de fautes d’orthographe.

Autre différence majeure : l’intérieur du système auditif. Si, à l’œil nu et à l’exception du Prince Charles, les hommes et les femmes se distinguent peu sur le plan de l’oreille, il n’en est pas de même en ce qui concerne le conduit interne et les différents éléments qui forment le système. Le conduit masculin a des facultés assez peu banales de distorsion, tension, torsion, rétrécissement…. Ainsi une fois l’information parvenue, déformée et tronquée, de l’autre coté du bouclier, elle est confrontée à un circuit toujours différent. Parfois le conduit est en rétrécissement et en tension, l’info entre dans une oreille et ressort par l’autre aussitôt. Parfois le conduit est complètement détendu, distendu, tordu, plein de nœuds, et l’info doit faire des km avant de parvenir au cerveau, si elle y parvient, et dans l’état où elle y parvient. Du coup le pain attendu le mardi arrive le mercredi, le rendez-vous à prendre cette année le sera l’an prochain, et le ‘attention au stop’ devient un accident.

Autant d’élasticité ne peut s’obtenir sans être contrebalancée par une faiblesse en termes d’étanchéité. On le sait aujourd’hui, le conduit auditif masculin est comme le cerveau du même genre, pas étanche. Une cause de plus de perte d’informations donc de compréhension.

Voilà où j’en suis à ce stade de mes expériences. Il faut que cesse enfin cette discrimination, gratuite et sans fond, à l’égard des hommes et de leur prétendue ‘mauvaise volonté’. C’est pas ça, c’est juste génétique ! Enfin … je crois.

J’espère, Messieurs, que vous ne m’en voudrez pas, souvenez vous que ‘qui aime bien, châtie bien’, et je vous aime bien … quand même !

 

Ecrit en janvier 2012, j’apprends aujourd’hui que cette infâme insulte au genre masculin a été mise en scène dans un théâtre de Lorraine la saison dernière. Et que cela se diffuse m’amuse, alors je diffuse aussi…