Les ombres du Hall Nord

C’est à partir de 20 heures que cela commence. Parce que plus tôt, c’est impossible. Trop de bruits, de mouvements, de couleurs, trop d’ondes discordantes selon le pourquoi de la présence ici, trop de pas, et trop de Marchants. Parfois on pointe le bout du nez dans la journée, pour une cigarette, pour un café. Mais en général, le jour c’est pas notre truc. On porte une sorte d’uniforme, facilement repéré, et du coup on se perd, soit dans la pitié des Marchants, soit dans leur indifférence, le vide d’émotion. Parfois c’est bonne pioche, et un moment d’échange, un sourire en empathie, des rires provisoirement arrachés au morose. Une éclaircie.

Entre 19 heures et 20 heures, si le lieu se vide un peu, il résonne encore de l’activité des Entrants ou des Sortants.

Puis le rythme se calme, et l’espace nous revient. On peut sortir de l’ombre pour s’exposer un peu, s’éclairer d’une autre lumière, sous les leds ou sous les étoiles. Dans la journée, dans l’esprit des Marchants, un pyjama est un pyjama. Le soir, chacun d’eux retrouve sa forme, sa matière, et ses couleurs. Et nous aussi. On peut parler fringues, comparer, complimenter… La tenue de rigueur rime avec confort, pas de chichis, pas d’esbroufe, les efforts se font ailleurs.

Chacun d’entre nous est un Roulant, puisqu’il roule quelque chose, son fauteuil, son mât de misères, et puis, dehors, des cigarettes. Mais on ne roule pas des mécaniques, non, on n’a pas les moyens, les nôtres sont grippées.

Au couchant du soleil, l’immense hall d’accueil aux guichets maintenant aveugles s’offre à une autre vie, une ambiance plus feutrée et plus intime. Les fauteuils des espaces d’attente deviennent lieux de détente, petits salons hospitaliers ouverts aux improbables rencontres. Il faut souligner que le centre lui-même est très hospitalier, puisqu’il accueille des résidents de tout âge, de tout horizon, de tout passé, de tout avenir, réunis par la nécessité bien plus que par l’envie. La contrainte est un point commun qui brise un peu les barrières, les frontières, nivelle les statuts, déclassifie les classes. On est tous dans la même galère, c’est ça qui nous rassemble.

Les précieux petits salons s’animent. On se retrouve par hasard, ou par reconnaissance, par affinités ou par service… Ici on peut tout dire. Sa vie d’avant, ses projets pour après… La douleur, les frayeurs, les inquiétudes, les angoisses… Les bonnes nouvelles, les espoirs, les dates de sortie, les anecdotes de la journée… On rit, on sourit, on pleure aussi parfois. Partager les expériences difficiles ne les divise pas, mais ça fait du bien quand même. Ici les voiles tombent, et la pudeur aussi. Le jour, il faut se plier au corps médical, à son lugubre ballet parfaitement orchestré et donc à ses horaires. Et puis il faut prendre en charge les visiteurs, soulager leurs inquiétudes, simuler pour rassurer, réconforter, et ainsi s’oublier… La nuit, on tombe le masque et on revient à soi, en se disant aux autres. À des inconnus qu’on ne reverra probablement jamais en pyjama, mais qui, l’espace d’un séjour, sont nos frères de sueur. De cette émission âcre et salée qui exprime notre peur et l’expire par tous nos pores. Et la trouille au ventre, ici, on connaît tous.

Parfois, c’est un peu la fête, pourvu que des Marchants en tenue de ville viennent rendre visite à l’un d’entre nous. Ça amène un peu d’air frais, de légèreté, de baume au coeur.

À l’extérieur, si le ciel laisse scintiller les étoiles, l’esprit peut s’échapper, vagabonder à sa guise, chevaucher des rêves à dormir debout. S’il pleut, on fume sa clope à l’abri, près de l’entrée, on discute. Dehors, on respire un autre air, on entend d’autres bruits. Les voitures sur les grands axes alentours, et aussi les oiseaux. Des bruits ordinaires qui prennent une autre couleur, celle de la ‘vie normale’, hors d’ici.

Les petits salons se vident à mesure que la nuit avance et que les éclairages faiblissent. Et le hall s’enfonce dans le silence, ou presque, puisque quelques pas discrets ou quelques grincements de roues le brisent parfois. Pas un mot, non, ça n’est plus le lieu pour, on ne fait que le traverser. Les mots, s’ils s’échangent, c’est dehors. Dans les heures les plus noires et le petit matin, les rares ombres mobiles sont celles d’employés qui se posent, de veilleurs d’amour en quête d’un peu de répit et d’air frais, ou de résidents insomniaques aspirant au sommeil. On a tous de bonnes raisons pour être dehors à cette heure où tout le monde dort, mais ce ne sont pas les mêmes. Et selon que l’on soit Marchant ou Roulant, on ne perçoit pas les bruits de la même façon, et l’on entend les oiseaux autrement. Alors souvent, oui, le silence s’impose tandis que, tranquillement, le jour se lève. Bientôt, le hall ouvrira les yeux de ses guichets, se réveillera doucement, avant de retrouver son brouhaha et son agitation diurne.

Un hôpital, ça vit la nuit aussi …

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4 réflexions sur “Les ombres du Hall Nord

    • Non, c’est ce que j’ai observé à l’occasion des 6 semaines pendant lesquelles j’ai accompagné mon frère à l’hôpital. Il n’était pas en mesure, lui, d’arpenter les couloirs et de sortir le soir, mais au cours des soirées, ou nuits, passées là-bas, j’ai été surprise de voir qu’une autre vie s’y déroulait à la tombée du soir, tandis que j’allais prendre l’air un peu…

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        • Il n’y a pas de maladresse, Laurent. Les mots exprimés sont les miens, comme un besoin de poser quelque part ces expériences étranges que je n’imaginais pas. Quand on vient en visite le jour, on voit les choses autrement.Cela grouille dans le Hall Nord. Le soir et la nuit, le lieu change, et c’est tant mieux pour les gens qui résident là provisoirement. Je n’ai jamais pris part à ces salons d’intimité, je n’étais pas là pour cela. Je les ai vus en passant, en allant dehors boire un café-distributeur, et fumer une cigarette, pour chevaucher aussi des rêves d’issues autres, et heureuses…. Ne t’excuse pas, moi je te remercie de poser des questions qui me permettent de préciser…

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