Une palette et Saint Ex

La journée avait été belle,

La lumière tirait sur le soir, et un manteau de nuage s’apprêtait à recouvrir le jour, pour le protéger de la froidure de la nuit.

Devant la grande fenêtre, le chevalet était placé, et l’artiste entrait dans la danse, un pinceau pour cavalier, et pour piste une toile blanche.

Le Jaune était posé.

Fier de son importance, brillant de tous ses feux, il habitait le support dans toute sa longueur, et sur une belle hauteur. On ne voyait que lui ! À vrai dire, il n’y avait que lui. Il finit d’ailleurs par s’ennuyer un peu, les secondes s’étiraient en minutes.

Il vit, néanmoins, d’un mauvais œil, le pinceau s’approcher, d’un Violet sombre chargé.

Quoi !! On n’allait tout de même pas le faire cohabiter avec cette couleur infâme, impure, née de deux couleurs étrangères ! Pas question ! Le Jaune est une couleur primaire, parfaitement, primaire ! Primaire égale première, principale, primordiale, supérieure, ainsi l’avaient décrété toutes les couleurs primaires. On ne mélange pas les serviettes avec les torchons, les primaires avec les secondaires, faut pas exagérer !

Le Jaune n’eut guère le choix, il n’était pas maître de la situation. Derrière le Violet, le pinceau. Au bout du pinceau, la main. Et dans la main, la volonté. Volonté d’essayer de marier les couleurs, de bien les associer.

Malheur ! Le Violet s’étalait en une couche immonde, qui se juxtaposait au Jaune, semblait le chapeauter, lui fixer ses limites. L’hostilité grondait chez le Jaune, qui mesurait son impuissance, et subissait les coups de pinceau intempestifs sans rébellion possible. Son territoire se réduisait à vue d’œil, et il se sentait menacé d’un mélange impropre qui le réduirait à une masse brune dans le Violet du soir. Couleur devenue inexistante, dénaturée, dépouillée de ses droits, anéantie….

Les yeux pleins d’une colère ardente, il leva son regard vers le Violet pour le défier. Chez l’ennemi, il ne vit aucune animosité, aucune exaspération, c’était un nuage sans tempête. En l’observant un peu mieux, il constata la douceur de la couverture, le moelleux du l’épaisseur. Et puis… finalement, ce Violet le mettait lui, le Jaune, en valeur, en soulignant son éclat. Le Jaune se trouva soudain plus beau, et en sécurité sous cet édredon douillet.

Échange de bons procédés. Après tout, au contact du Jaune, le Violet s’éclairait et gagnait une autre intensité.

Ce Violet, au final, n’était pas bien méchant, il pouvait même s’avérer un allié.

Le pinceau revenait à la charge, cette fois-ci d’Orange chargé. Le Jaune se fit chatouiller le ventre, et puis le bout du nez, et l’Orange vint s’installer en sa demeure. C’était une couleur à la fois familière et étrangère, avec laquelle le Jaune était en cousinage, même si l’Orange avait aussi un peu de sang rouge. Le Jaune était donc en terrain plus connu qu’avec le Violet, et c’est avec chaleur qu’il accueillit l’Orange. Il demandait des nouvelles de la famille éloignée, et tous les pigments jaunes s’empressèrent de lui répondre. Qui se ressemble s’assemble, et c’est avec le Violet au sang rouge que les pigments rouges, eux, s’entretenaient.

Le Jaune réalisa alors qu’il était, par alliance, parent du Violet Il en fut décontenancé, et son animosité initiale se mua en curiosité, et puis en bienveillance.

L’ennui s’était enfui, chacun trouvait sa place, et magnifiait les autres. Nul n’était supérieur, nul n’était plus beau. Et si le Violet était une couleur secondaire, elle était, surtout, une couleur complémentaire. Et solidaire.

Pour couronner l’affaire et éclaircir la composition, la main et le pinceau permirent au Jaune de faire une excursion, dans le Violet clair presque bleu, au-dessus du nuage. Alors le Jaune, en touches, s’élança dans une partie de cache-cache sous des voiles de tulle blanc. Le ciel en résonna de joie.

À présent, les couleurs sont tranquilles, et le soir se referme, comme se referme la palette qui rêve de Saint Exupéry…

« Si je diffère de toi, loin de te léser, je t’augmente ».

 

toile-coucher-du-soleil



 

 

 

 

 

 

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2 réflexions sur “Une palette et Saint Ex

  1. Nécessaire ton allégorie, Flo! Ton choix de tableau illustre magnifiquement tes voeux d’accueil de la différence comme vertu de mise en valeur mutuelle.Elle suscite tant de peurs et de replis dangereux que rappeler sa fécondité en devient primordial…
    Bisous à toi!

    Aimé par 1 personne

    • Merci Domi ! J’avais ces couleurs à écrire, ce tableau à composer, c’était important pour moi. Je suis ravie de ta lecture, le ‘tableau’ est une photo du soleil couchant sur la Manche, je l’ai un peu ‘bidouillée’ pour lui donner des airs de toile, et laisser parler mes couleurs… :) Gros bisous, à bientôt !

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