Je ne suis pas si grande que ça …

J’ai froid.

Je suis soumise au vent, au vent du temps qui passe, et à l’humidité du fleuve qui s’écoule en un ruban sombre, à un jet de pierre d’ici. Les pieds toujours mouillés, je grelotte, je m’enrhume. Et si parfois je rouille, très souvent je dérouille sous l’assaut des bourrasques. J’ai cru parfois mourir, victime de la grippe des tempêtes ou de la grippe aviaire.

Jamais il n’est venu à l’idée des hommes de me couvrir un peu. Quelques couches de peinture glycérophtalique, comme de la poudre aux yeux, c’est tout ce dont je suis parée. Seul l’hiver, parfois, me couvre d’un manteau de neige. Si l’intention est bonne, le résultat n’est pas à ma hauteur, je suis glacée. Mais il paraît que je suis belle, toute d’éphémère blancheur vêtue.

 

J’ai peur.

C’est mon lot toutes les nuits, dès qu’on me laisse seule et que l’on éteint mes lumières. Seule la Lune m’éclaire. Elle pourrait me regarder avec condescendance, mais elle ne le fait pas. Elle est ma confidente, elle écoute mes peines avec bienveillance. Elle me rassure, elle me protège. Elle connaît mon chagrin d’avoir perdu mon père, Gustave c’était son nom, de moi il était fier. Il voulait que je sois la plus grande, que je sois la plus belle, il m’attendait avec impatience pendant ma réalisation.

Dans la journée, je joue avec les tout petits oiseaux, ils viennent me chatouiller et moi je les abrite, je suis leur deuxième nid, leur résidence secondaire. Mais souvent à l’aurore, ou bien au crépuscule, il y a des volatiles, pas du tout minuscules, qui viennent me harceler. Corbeaux croassant en résonances métalliques, ou mouettes rieuses riant de mes fils électriques, ils se moquent de moi, eux ne me trouvent pas belle. De leurs becs pointus ou crochus, ils viennent me torturer, s’amusant de l’effroi qu’ils réverbèrent en moi.

 

J’ai honte.

J’ai honte d’être exposée ainsi à tous les regards, dans ma nudité de métal. Je suis examinée sous toutes les coutures, on me touche, me caresse, tant de mains inconnues, tant de langues qui parlent de moi et que je ne comprends pas. Plantée comme une idiote sur cette grande esplanade appelée ‘Champ de Mars’, réveil au son du cor des écoles militaires. C’est un affront pour moi, je ne suis pas guerrière.

Quand on m’a dit ‘Paris’, j’ai presque sauté de joie. Je m’imaginais bien sur les hauteurs de Montmartre, entre Moulin Rouge et Sacré Cœur. J’aurais posé pour les artistes, les peintres m’auraient mise en couleurs, j’aurais été un modèle de sagesse. Mais les deux bâtiments ne voulurent pas de moi, prétextant que je leur ferais de l’ombre…

Alors je me pris à rêver de Notre Dame et son joli parvis mais il n’en fut pas question, la Dame Nôtre à elle seule, signa une pétition.

C’est ainsi que l’on décida de me mettre en scène sur les bords de la Seine, comme une vulgaire catin, une fille à soldats.

 

J’ai froid, j’ai peur, j’ai honte…

Tous ces humains me qualifient de Grande Dame, ou de Belle Dame. Ils oublient que, à l’échelle des autres monuments, Muraille de Chine, ou Pyramide de Gizeh, je suis encore toute jeune, je ne suis qu’une petite fille …

 

TEXTE TOUR EIFFEL

 

 

 

(Ré-écriture d’un texte publié dans le cadre des journées du patrimoine 2013, à propos de Dame Tour Eiffel)

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